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Deniz Gamze Ergüven, impatiente inflexible 17 juin 2015

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) mercredi 17 juin 2015, p. 20

Thomas Sotinel

La réalisatrice turque a dû franchir de nombreux obstacles pour parvenir à tourner « Mustang ».

Termes qui reviennent dans la conversation avec Deniz Gamze Ergüven : « locomotive », « tambour battant », « faire sonner les trompettes . Ce qui ne veut pas dire qu’elle élève facilement la voix. On a plutôt l’impression que son énergie n’a pas besoin de s’extérioriser autrement que par le vocabulaire pour s’imposer.

La réalisatrice turque de Mustang, son premier long-métrage, tourné sur les bords de la mer Noire avant de triompher à la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier Festival de Cannes, en mai, touche enfin au but. L’histoire de cinq soeurs cloîtrées dans une maison en attendant qu’on leur trouve un mari est aux portes des cinémas français et turcs.

Elevée entre Paris et Ankara (son père est diplomate), sortie de la Fémis, l’école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, en 2006, auteure de deux courts-métrages, Deniz Gamze Ergüven a dû renoncer à son premier projet de film faute d’avoir réuni les financements nécessaires.

En 2011, elle écrit un traitement (synopsis développé) inspiré d’un épisode de son adolescence, qu’elle a remisé dans un tiroir avant de se laisser convaincre par une autre réalisatrice, Alice Winocour, de le reprendre. « Je l’avais croisée à l’atelier de la Cinéfondation du Festival de Cannes, nous avions chacune un projet de long-métrage assez consistant, qui n’était pas financé, se souvient Deniz Gamze Ergüven. Quand je l’ai rencontrée, j’ai eu l’impression qu’on descendait de la même soucoupe volante. Alice est arrivée à réaliser Augustine [2012], mon projet s’est vautré. Cela a été son idée que je me mette au travail sur Mustang. Je me suis mise à écrire vingt heures par jour. En un été, il y a eu un scénario très structuré. »

Ensuite, la réalisatrice s’est lancée dans la recherche de financements, passant par le Festival de Thessalonique (sur les conseils de la cinéaste grecque Athina Rachel Tsangari, pour qui elle avait un peu fait l’actrice) où elle a rencontré un coproducteur allemand. « Au départ, je pensais que ce serait simple. C’était une histoire qui me ressemblait, ce qui rassure les financiers. Chris Marker a dit « le jour où les pingouins feront des films, il y aura de bons films sur les pingouins », ce que je trouve complètement faux. »

Lorsqu’elle décrit la course d’obstacles qui a pris plus d’une année pour mener jusqu’au tournage, à l’été 2014, on pressent chez la réalisatrice une impatience inflexible. Après bien des péripéties, c’est le producteur français Charles Gillibert (producteur des films d’Olivier Assayas, entre autres) qui s’est associé au projet, trois jours avant le tournage.

Dans les mois qui avaient précédé, la cinéaste avait réuni les cinq jeunes filles jouant les sœurs cloîtrées. « J’avais vu Elit Iscan, qui joue Ece enfant, dans deux films qu’elle portait sur ses épaules. C’était une espèce d’inspiration pour le scénario. J’avais très peur qu’elle ait grandi au moment du tournage », explique la réalisatrice, qui a croisé une autre des sœurs dans un vol Paris-Istanbul et trouvé les trois autres au terme d’un très long casting.

« A la première audition où elles ont joué toutes les cinq, elles interprétaient une scène qui ressemble beaucoup à celle où la grand-mère les bat l’une après l’autre. Elles étaient toutes en opposition à un personnage unique. Il y avait quelque chose de ce que Peter Brook dit du groupe d’acteurs qui, comme un chœur grec, commence à bouger et à respirer comme un seul corps. »

« Nature inquiétante »

Pour apaiser les éventuelles inquiétudes des parents de ces jeunes actrices, la réalisatrice leur a détaillé tous les points du scénario qui auraient pu les alarmer : « Je leur ai dit qu’il serait question d’abus sexuel. Aux parents de Günes [la jeune fille qui joue Lale, la benjamine], j’ai dit qu’elle serait en maillot de bain, que son personnage serait confronté à la mort. » Il n’y a pas eu de frictions avec les parents ou avec les actrices après qu’ils ont pris connaissance des premières réactions turques au film, dont un article du correspondant en France du quotidien Cumhuriyet (laïque et nationaliste). « Il en a fait un commentaire social sur ce qui se passe en Turquie, en ça il allait plus loin que le film, explique la cinéaste. J’ai l’impression que l’histoire génère de l’empathie. Ce qu’elle revendique est tellement élémentaire, la liberté, qu’on y voit une légitimité. »

Après avoir parcouru « mille kilomètres de côtes turques », le choix du lieu de tournage s’était arrêté sur Inébolu, petite ville restée fameuse dans l’histoire turque pour le discours que l’ex-président Atatürk (1881-1938) y prononça et par lequel il imposait l’usage du chapeau, au lieu du fez, comme couvre-chef. Aujourd’hui encore la municipalité est tenue par le MHP, le parti nationaliste de droite. « Le scénario nous imposait un cahier des charges. Il fallait faire entrer dans le film tout un tas de choses qui relevaient du conte : les rubans de route au bord de la mer, une nature inquiétante, détaille Deniz Gamze Ergüven. La mer Noire a quelque chose de moins balnéaire que les autres côtes turques, elle est réputée plus dangereuse. »

Ses riverains ont aussi leur réputation : « Les gens sont très conservateurs et beaucoup ne voulaient pas louer leur maison pour les décors ou faire de la figuration », raconte la réalisatrice. Finalement, ces réticences ont été balayées par le prestige du cinéma (la Turquie fait partie des quelques pays où les films nationaux font bonne figure face à la production hollywoodienne), et à Cannes l’un des techniciens du film, originaire d’Inébolu, a assuré à Deniz Gamze Ergüven que toute la ville attendait avec impatience la projection.

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