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Les trois fragilités d’une Turquie en quête de rebond 16 juin 2015

Posted by Acturca in Economy / Economie, Turkey / Turquie.
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Les Echos (France) no. 21959, mardi 16 juin 2015, p. 7
L’analyse de la rédaction

Par Yves Bourdillon, Journaliste au service International des « Echos »

Si l’économie turque traverse une passe difficile, aucune fatalité ne l’empêche de renouer avec la croissance spectaculaire des dernières années. Le pays dispose encore d’atouts considérables, une main-d’œuvre industrieuse et bon marché, et une classe d’entrepreneurs dynamiques.

Quand la France ferme une usine chaque jour ouvré, la Turquie en ouvre une. Ou plutôt en ouvrait une. Car sa croissance spectaculaire semble s’être fracassée contre un mur. Elle est passée en quelques années de l’exubérance à quasiment la léthargie. De 8,9 % en 2010, deuxième meilleure performance parmi les grands pays de la planète, à 2,3 % au premier trimestre de cette année, voire 1,5 % selon certains économistes turcs. La livre a chuté de 40 % en deux ans, à un plus bas historique. Et le chômage, à 11 % de la population active, est au plus haut depuis cinq ans.

Un trou d’air qui a contribué, il y a dix jours, au revers électoral de l’AKP, au pouvoir depuis 2002. Avec 10 points de suffrages de moins qu’en 2011, le parti islamiste conservateur du président Recep Tayyip Erdogan a perdu la majorité au Parlement, alors qu’il avait enchaîné un grand chelem inédit de neuf succès électoraux en treize ans. En tant que principale force politique au Parlement, avec 47 % des sièges, l’AKP devrait être appelé officiellement ce week-end à former dans le délai constitutionnel de 45 jours un gouvernement de coalition avec un des trois partis d’opposition, le HDP (Kurde), le CHP (laïc) ou le MHP (nationaliste).

Des tractations à suivre attentivement, étant donné l’importance géostratégique de la Turquie : seul pays musulman membre de l’Otan, ainsi que de l’OCDE. Candidat à l’Union européenne depuis 2005. Quinzième économie mondiale et quatrième débouché à l’exportation de l’Union européenne. Et un pont entre l’Europe et l’Asie, au point d’être en première ligne face au conflit syrien…

La formation d’une coalition constitue toutefois un exercice périlleux, étant donné les fortes divergences idéologiques entre l’AKP et ses éventuels partenaires. En outre, les coalitions dans la Turquie moderne ont généralement été un désastre, menant le pays au bord de la déconfiture en 2002, à coups d’hyperinflation et de créances bancaires douteuses. Ce qui avait poussé les électeurs à porter au pouvoir l’AKP, qui, seul aux manettes depuis lors, a assaini l’économie, grâce, notamment, à une stricte discipline budgétaire, et a embarqué ce pays de 74 millions d’habitants dans une décennie de croissance magique, qui a doublé le niveau de vie moyen.

Si la Turquie semble avoir perdu sa martingale, aucune fatalité ne l’empêche de la retrouver, malgré l’impact négatif du marasme dans la zone euro, débouché d’un tiers de ses exportations, ou de la guerre à ses portes avec l’afflux de 1,8 million de réfugiés. Le pays dispose encore d’atouts considérables, une main-d’œuvre industrieuse et bon marché et une classe d’entrepreneurs, les austères « tigres anatoliens » , dynamiques sous-traitants d’entreprises d’équipements électriques, ameublement, automobiles, agroalimentaire ou du BTP. La Turquie est ainsi le deuxième producteur mondial de verre plat, le sixième de textile, le premier d’Europe dans le ciment, sans compter une première place inattendue dans l’exportation de séries télévisées!

Encore faut-il que les entreprises turques disposent d’un cadre stable. Si la Turquie jouit d’une fiscalité prévisible et de finances publiques en bon ordre, avec une dette publique inférieure à 40 % du PIB, en revanche elle affiche un lourd handicap : une balance des paiements extérieurs largement dans le rouge. En faisant pression sur les importations, le régime a réussi à ramener ce déficit du niveau insoutenable de 10 % en 2010 à, aujourd’hui, environ 5 %, mais il reste encore préoccupant et financé non pas par l’entrée d’investissements mais par des crédits à court terme, de la « hot money » prête à quitter le pays à la moindre alerte.

Deuxième fragilité : ce qui reste de dynamisme de l’économie turque est très concentré dans le BTP et les grands chantiers, notamment les infrastructures pharaoniques rêvées par le président Erdogan. D’où l’acharnement de ce dernier, lié en outre à nombre de promoteurs immobiliers, à obtenir des taux d’intérêt bas, quitte à traiter récemment de traître le gouverneur de la banque centrale pour sa politique de lutte contre l’inflation, la deuxième plus élevée d’Europe actuellement (8 %).

Une déclaration intempestive, de nature à affecter la confiance envers la devise nationale et qui renvoie au troisième risque turc, lequel a joué un rôle non négligeable dans le revers électoral de l’AKP : la dérive autoritaire de Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier s’est livré à d’inquiétantes atteintes à l’Etat de droit depuis les émeutes consécutives à la contestation d’un projet immobilier place Takcim, à Istanbul, il y a deux ans. Après avoir alors fait fermer les réseaux sociaux, une riposte digne de la Corée du Nord, Recep Erdogan a fait muter ou limoger des milliers de juges, de procureurs (dont trois sont poursuivis depuis lundi soir pour abus de pouvoir) et de policiers qui enquêtaient sur des affaires de corruption, visant son fils et quatre ministres.

Rétablir la confiance en l’indépendance et le caractère non arbitraire de la justice devrait donc être le chantier prioritaire du futur gouvernement de coalition auquel s’attendent les investisseurs au vu de la surprenante bonne tenue de la Bourse d’Istanbul ces derniers jours. Il faudrait pour cela que Recep Tayyip Erdogan accepte de se cantonner au rôle de président non exécutif prévu par la Constitution et qu’il voulait d’ailleurs changer au prix d’un référendum. Un recul peu conforme à sa personnalité, mais peut-être que le prochain congrès de l’AKP, programmé en septembre, bouleversera la donne.

 

Les points à retenir

L’économie turque, qui affichait il y a cinq ans l’une des meilleures performances parmi les grands pays de la planète, a vu sa croissance retomber autour de 2 % au premier trimestre 2015.

Ce trou d’air a contribué, il y a 10 jours, au revers électoral du parti du président Erdogan (AKP).

Le net recul de la formation au pouvoir s’explique aussi par la dérive autoritaire de son leader, qui devra s’attacher à rétablir très vite la confiance des milieux d’affaires en constituant un gouvernement de coalition.

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