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En Turquie, une refonte de la vie politique est à nouveau possible 10 juin 2015

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) mercredi 10 juin 2015, p. 13

Par Ahmet Insel *

L’AKP, au pouvoir depuis treize ans, a perdu la majorité absolue au Parlement. L’ère de la toute-puissance d’Erdogan est révolue. Pour la première fois depuis treize ans, les Turcs n’ont pas entendu la voix tribunicienne de Recep Tayyip Erdogan jubiler à la fin d’une soirée électorale et proclamer la victoire de la volonté nationale. Le premier ministre, Ahmet Davutoglu, a essayé d’imiter son chef, resté silencieux, mais il n’a fait que renforcer l’impression générale : le 7 juin, c’est la fin d’une époque et d’un projet.

L’époque du Parti de justice et développement (AKP) comme parti hégémonique, qui gouvernait seul et de façon autoritaire depuis 2002, a pris fin. C’est aussi la fin du projet de transformation du système politique en un régime hyper-présidentiel taillé sur mesure pour M. Erdogan. Le 7 juin, 60 % des électeurs, en votant pour l’un des trois principaux partis d’opposition, ont aussi exprimé leur refus du projet présidentiel. En outrepassant les limites des pouvoirs conférés par la Constitution au chef de l’Etat, M. Erdogan avait personnellement mené la campagne de l’AKP. Du coup, la responsabilité de cette défaite lui incombe bien plus que tous les autres dirigeants de son parti.

Certes, obtenir 40,8 % des voix après treize ans de pouvoir ne peut être qualifié d’échec cuisant. Mais l’hubris débordant de M. Erdogan avait trop chargé la barque d’AKP. Il voulait disposer de la majorité des deux tiers au Parlement afin de changer la Constitution à sa guise. Pour cela, il fallait empêcher le Parti démocratique des peuples (HDP) de dépasser le seuil de 10 % nécessaire pour entrer au Parlement et récupérer une cinquantaine de sièges non attribués.

En menant campagne contre ce parti, qu’il a accusé d’être aux ordres des  » terroristes du PKK « , M. Erdogan a convaincu une partie des électeurs traditionnels du vieux parti kémaliste, le Parti républicain du peuple (CHP), de voter utile contre lui, donc de voter pour le HDP. Son refus de soutenir les Kurdes à Kobané et sa proclamation quasi jubilatoire de la chute imminente de cette poche de résistance lui a valu aussi la perte de l’électorat kurde conservateur et pro-AKP jusque-là, dans le Kurdistan turc.

Contestation citoyenne

Le HDP, cette alliance du parti prokurde et d’organisations de la gauche et de la société civile, est le grand gagnant de cette élection. Et surtout son leader charismatique, Selahattin Demirtas. Incarnant en quelque sorte l’esprit du mouvement du parc Gezi de juin 2013, cette contestation citoyenne contre l’autoritarisme d’Erdogan, M. Demirtas a insufflé les revendications d’égalité et de reconnaissance, de démocratie participative et de respect de la pluralité. Les 13 % des voix donnent à ce parti (79 députés, soit presque autant que le parti de la droite nationaliste) une grande responsabilité. Si les dirigeants du HDP poursuivent leur avancée, ce parti pourrait recomposer la gauche et commencer une marche vers le pouvoir.

Erdogan jouit toutefois encore de quelques ressources. Il dispose du plus important groupe parlementaire et de multiples combinaisons de coalition, jusqu’à former un gouvernement minoritaire d’AKP. Ce qui lui permettra de revenir à la charge avec son projet de système présidentiel pour  » chasser la chienlit et réinstaurer la stabilité  » et pousser vers les élections anticipées. Reste néanmoins une énigme : l’AKP acceptera-t-il d’être l’instrument de l’hubris d’un homme ou réussira-t-il à s’en démarquer, en l’enfermant dans son palais pharaonique? Le congrès de l’AKP, en septembre, sera une sorte de second tour des élections du 7 juin.

La Turquie traversera une zone de turbulences dans les prochains mois. On peut espérer qu’elle en sortira en tournant la page de la Turquie d’Erdogan. En tout cas, le 8 juin au matin, tous ceux qui ont reçu des menaces de leur chef d’Etat, et surtout des journalistes, des activistes de droits de l’homme, se sont réveillés avec un réel soulagement. La Turquie respire!

* Ahmet Insel est politologue et chef du département d’économie à l’université de Galatasaray. Il est l’auteur de « La Nouvelle Turquie d’Erdogan, La Découverte, 206 p., 17 euro

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