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Bursa, le petit tigre d’Anatolie 8 juin 2015

Posted by Acturca in Economy / Economie, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) lundi 8 juin 2015, p. 12

Marie Jégo, Bursa (Turquie) – envoyée spéciale

A la veille des élections législatives, dimanche 7 juin, les habitants de la quatrième ville économique de la Turquie ont surtout la tête aux affaires.

Située à moins de deux heures d’Istanbul par ferry, Bursa « la verte » a tout pour plaire. Ses avenues ombragées, son bazar et ses vestiges d’ancienne capitale ottomane attirent une foule de touristes, surtout venus du Golfe et de l’Arabie saoudite. On les croise sur le ferry : familles encombrées de poussettes et de grosses valises; jeunes hommes en goguette; couples, lui en bermuda, elle invisible sous son abaya, se risquant parfois à se donner la main.

La proximité avec la mer de Marmara et les forêts denses alentour en font un havre de fraîcheur en été. Pendant l’hiver, elle est le point de passage obligé de la bourgeoisie stambouliote qui va faire du ski au mont Uludag. Les stations thermales amènent aussi de nombreux curistes. A la fois conservatrice et tournée vers l’avenir, Bursa est un petit « Tigre d’Anatolie . Avec ses zones industrielles à perte de vue, elle jouit de son rang de quatrième économie régionale, après Istanbul, Ankara et Izmir.

Pour un peu, le jeune fauve serait prêt à faire de l’ombre à Istanbul, la capitale économique et financière. A peu de chose près, le revenu des gens de Bursa (14 080 dollars par an et par habitant) n’est pas loin de celui des Stambouliotes (15 664 dollars). Place forte de l’automobile – une voiture sur deux assemblée en Turquie l’est à Bursa -, du textile et de l’agroalimentaire, réputée pour la qualité de son enseignement universitaire, la ville est comme un aimant. On y vient de tout le pays pour y trouver du travail. De 200 000 personnes à la fin des années 1980, la population est passée à 2,5 millions aujourd’hui.

Mais que l’on se risque à parler politique, alors que la Turquie s’apprête à voter, dimanche 7 juin, pour les élections législatives, et les visages se ferment. Quelles sont les chances des islamo-conservateurs de remporter haut la main ce scrutin ? Le président, Recep Tayyip Erdogan, joue son va-tout dans cette élection. Si son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), au pouvoir depuis 2002, fait un bon score, il pourra mener à bien son projet : modifier la Constitution afin d’élargir ses pouvoirs présidentiels et délivrer sa promesse d’une « nouvelle Turquie .

Les patrons de PME rencontrés à Bursa se refusent pourtant à en parler. « On ne veut pas d’ennuis. » L’un d’eux, insistant pour ne pas être cité, explique qu’il pèse ses mots depuis qu’un soir, à l’occasion d’une soirée privée, un de ses amis a critiqué haut et fort le numéro un : « Deux semaines plus tard, il s’est retrouvé sous le coup d’une enquête de police. » Plus de cent plaintes pour « insulte au président » courent devant les tribunaux. Lycéens, artistes, journalistes sont poursuivis pour un tweet, un geste, une critique. La Turquie, où la prise de parole a toujours été assez libre (sauf autrefois pour les Kurdes et les Arméniens), se retrouve comme la Russie de Poutine, tétanisée par la crainte des représailles. « Les gens ont peur de l’autoritarisme. La plupart des Turcs veulent vivre en démocratie, y compris les électeurs favorables à l’AKP. La religion est influente. Il y a deux sortes de croyants : ceux qui veulent vivre leur foi en toute liberté et ceux qui sont sous la coupe des confréries, par exemple celle de Fethullah Gülen, très puissante dans la fonction publique. Cette dernière catégorie veut empêcher la première de vivre sa foi comme elle l’entend », résume Ibrahim Coban, un consultant en économie.

« Les jeunes sont plus actifs »

Alors que la campagne électorale bat son plein, Ismaïl Öguz, 29 ans, laisse chaque jour sa pharmacie pour animer le stand électoral de l’AKP, sur la place, non loin du Vieux Bazar. « Grâce à notre leader exceptionnel, la liberté s’est développée », clame-t-il, devant des retraités agglutinés près de lui. Selon ce militant de l’organisation de jeunesse du parti, « les jeunes sont plus actifs à l’AKP qu’ailleurs. Pendant que nos opposants fument et jouent au « tavla » [backgammon], nous donnons des devoirs à chacun de nos militants : développer un projet utile, lire un livre et le résumer » .

Les habitants de Bursa ont surtout la tête aux affaires. Quand Deniz Özdemir, diplômé d’un master d’économie, s’est installé dans la ville pour devenir le directeur commercial de Kardelen, une fabrique de marrons confits, son choix n’a pas fait pâlir d’envie ses camarades de promotion. Huit ans plus tard, Kardelen est un confiseur haut de gamme, et Deniz, 32 ans, en est l’heureux copropriétaire. « En vingt ans, la production est passée de 3 à 530 tonnes », se félicite le jeune homme, en faisant admirer le verger qui jouxte sa manufacture aux abords du village de Yaylacik, à la périphérie de Bursa. « Et voici notre Ardèche », dit-il en montrant les forêts.

Le marron confit – et non glacé – est une vieille tradition de la région de Bursa, riche en châtaigniers, noyers, pêchers, cerisiers, poiriers. « Jadis, il s’agissait d’une production artisanale, faite à la maison. Désormais, deux grandes marques se partagent le marché. En France, vous consommez cette confiserie à Noël, alors que nous, les Turcs, nous la consommons toute l’année », raconte son associé, Mümin Akgün. Bien que 90 % de leur production soit destinée au marché turc, les deux patrons courent les foires du monde entier – Paris, Dubaï, New York – pour présenter leurs friandises. Le marron Kardelen est consommé jusqu’en Corée du Sud et au Japon.

Comme le veut l’usage en Turquie, le commerçant est prêt à se mettre en quatre pour exaucer les désirs du client : « On les fait moins sucrés pour l’Asie, c’est ainsi qu’ils l’aiment. » La clef de leur réussite ? « On a toujours réinvesti. » Les ateliers rutilants, où s’affairent une quarantaine de personnes, des femmes pour la plupart, sont dotés de technologies de pointe. L’endroit brille de propreté, les règles sanitaires sont drastiques. « Nous avons beaucoup misé sur l’hygiène », reconnaît Deniz.

Comme les affaires marchent, les deux associés ont fait construire des logements non loin de l’usine pour leurs 40 employés permanents – payés en moyenne 1 400 livres turques (494 euros) par mois pour 45 heures de travail hebdomadaire. Des habitations spacieuses situées dans des résidences neuves et plutôt coquettes, dont les salariés deviennent propriétaires grâce à un prêt sans intérêt alloué par l’entreprise.

Bülent Parlamis, 50 ans, patron d’un groupe textile, accorde, lui aussi, des prêts sans intérêt à ses employés « lorsqu’ils font face à un coup dur, ou pour la célébration d’un mariage », sans compter les bourses d’études attribuées aux enfants. Il tient à maintenir l’esprit d’entraide au sein de l’entreprise fondée par son arrière-grand-père il y a soixante-seize ans. « La solidarité, la sollicitude sont les points forts de la Turquie, autant les préserver », assure-t-il.

Axée à ses débuts sur la production de soie, dotée de dix employés, la petite société Parlamis est devenue un groupe prospère, avec un chiffre d’affaires de 100 millions de livres turques (34 millions d’euros), 300 employés et des clients dans toute l’Europe. Il a pourtant fallu affronter plusieurs crises. « Quand, en 2005, la Chine a intégré l’OMC, notre vaste marché en Europe et aux Etats-Unis s’est effondré. Ce fut terrible et très stimulant à la fois, car nous avons dû innover. Au lieu de produire des kilomètres du même tissu, nous avons diversifié, nous nous sommes lancés dans une gamme spécifique de tissus de meilleure qualité. Mais à peine avions-nous remonté la pente que la crise de 2008 est arrivée », se rappelle Bülent, dans son vaste bureau.

Plus éduqués que leurs parents, ouverts sur le monde, friands de modernité, les petits entrepreneurs sont le nerf de l’économie turque : 39 % du PIB, 76 % des emplois, 54 % des investissements reposent sur eux. Malgré quelques griefs, « énergie trop chère, impôts directs et indirects trop lourds, télécommunications hors de prix », ils vont de l’avant. « On bosse, on ne fait pas semblant », assure Deniz, le confiseur, qui n’en revient toujours pas qu’en Grèce ou en Bulgarie, jure-t-il, « ils tirent le rideau à 17 heures, quoi qu’il arrive » . Mümin, son associé, encore sous le choc, raconte comment, un soir en Allemagne, il s’est fait chasser d’une boutique parce que l’heure de la fermeture venait de sonner ! Les PME souffrent aussi d’un manque d’accès au crédit, ne bénéficiant que d’un quart du total des prêts accordés dans le pays. Les banques ont un faible pour les partenariats public-privé affectés à la réalisation de mégaprojets, chers au gouvernement – les grands chantiers d’infrastructures sont la marque de fabrique de l’AKP.

« Problème avec la qualification »

Un sujet délie justement toutes les langues : le nouveau pont de Korfez sur la mer de Marmara, qui, une fois achevé, mettra Istanbul à un peu plus d’une heure de route, au lieu de deux heures cinquante actuellement. Ces treize dernières années, ponts, autoroutes, tunnels, lignes de métro, voies ferrées, aéroports ont profondément modifié le visage de la Turquie. Les moyens de transport sont confortables et bon marché. Une vingtaine de ferrys relie chaque jour Istanbul à Bursa. Les riches hommes d’affaires pressés peuvent emprunter un hélicoptère qui fait la navette entre les deux villes en 25 minutes pour 400 livres turques (130 euros). Ahmet Koç, 38 ans, patron d’une PME prospère qui fabrique des moules pour l’industrie, se frotte les mains. Sa confédération professionnelle, forte de 250 PME du secteur, a depuis longtemps acheté un terrain non loin du pont de Korfez. Elle compte y bâtir un centre industriel de pointe avec son centre de formation.

« En Turquie, la main-d’oeuvre ne manque pas, en revanche, nous avons un problème avec la qualification. Ces quinze dernières années, les écoles techniques ont été délaissées », regrette Ibrahim, le consultant. Selon lui, la scolarité obligatoire, réduite par l’AKP à une durée de quatre ans, au lieu de huit précédemment, n’est pas une bonne chose. Il déplore que le gouvernement ait autant favorisé l’émergence des écoles religieuses ou imam hatip, soit le parcours suivi par Recep Tayyip Erdogan dans sa jeunesse. « L’économie turque a davantage besoin d’ouvriers qualifiés que de diplômés des imam hatip, lesquelles, comme leur nom l’indique, sont censées former des imams », assure Ibrahim.

Idriss, 77 ans, est fier du dynamisme de sa ville. « Autrefois, au-delà des murs de la vieille cité, il n’y avait que des vergers », rappelle le vieil homme, visage anguleux, barbe soignée, costume impeccable. Après avoir travaillé plus de trente ans dans une scierie en France, Idriss touche aujourd’hui une retraite mensuelle de 800 euros. Veuf bien doté, il se cherche une nouvelle épouse. L’émancipation des femmes, il n’est pas contre. Il constate toutefois à regret qu’elles sont devenues « beaucoup plus exigeantes » . « Elles veulent des garanties, un appartement, de l’argent », bref, il ne peut trouver chaussure à son pied. Mais il a au moins une certitude : il ne fait pas mystère de son intention de voter pour le « parti de l’ampoule », le symbole de l’AKP.

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