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Sulukule, le cœur gitan d’Istanbul brisé par la folie immobilière d’Erdogan 5 juin 2015

Posted by Acturca in Art-Culture, Economy / Economie, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Figaro, no. 22028, vendredi 5 juin 2015, p. 6

Samuel Forey, Istanbul

C’était mieux d’appeler à l’avance pour avoir la meilleure taverne. Il fallait traverser la vieille ville de part en part sur l’avenue Vatan, droite comme une cicatrice, et tourner en arrivant aux murailles de Constantinople. Celles-ci semblaient encore en friche, un accident architectural majestueux au milieu des champs et des petites maisons. Elles sentaient le fenouil sauvage, et dans les recoins erraient quelques âmes perdues. C’était aux marges d’Istanbul. Il fallait longer les murailles. Les chevaux et les charrettes attendaient à leur pied. Sur la droite, d’un village de maisons de bois colorées, d’un entrelacs de petites ruelles, montaient des trilles, des tremblements de darbouka, des plaintes de violons, des lamentations de clarinettes. C’était là. Les vieilles femmes arrêtaient les voitures, rabattaient les clients. Quelle taverne ? Gazelle ? Sezgin ? Un gamin d’une douzaine d’années indiquait où se garer, ou même prenait le volant, raconte-t-on.

Tout était si bien organisé, à Sulukule – prononcer « soulou/koulé » , la « tour de l’eau » , en turc. Le soir venu, les petites maisons se transformaient en tavernes. Il y en avait une trentaine. On était conduit à l’une d’entre elles. Quelques tabourets, quatre musiciens, une danseuse du ventre, des verres de raki, l’ouzo turc. « On était tous logés à la même enseigne. C’était très simple, un salon se transformait en salle de réception. On s’installait pour une heure au moins. Ça se prolongeait parfois jusqu’au petit matin, parfois plus encore. C’était une ambiance familiale, on nous traitait comme des misafir, des invités. Mais il ne fallait pas oublier de payer » , sourit Yüksel Dinçer, qui, plus jeune, dans les années 1970-1980, a laissé un peu de lui-même à Sulukule, avant d’être aujourd’hui un respectable professeur d’université.

La première allusion de la présence des Gitans dans ce quartier remonte au XIe siècle – ce qui ferait de Sulukule l’une des plus vieilles implantations sédentaires de Roms au monde. Mais c’est à l’époque ottomane que Sulukule devint célèbre. Les Gitans obtiennent le rôle des musiciens guidant les armées du nouvel empire. Sulukule était la meilleure école ; sa réputation parvint jusqu’à l’Europe. Mais au début du XXe siècle, les Roms se retrouvent marginalisés par la jeune République turque. Les anciennes élites réclamaient les musiciens gitans, les nouvelles s’en méfient. Le percement de l’avenue Vatan, dans les années 1950, détruit une partie de Sulukule. Les habitants se concentrent dans de petites maisons de bois au pied des murailles. Marginalisée, l’académie des musiciens de l’empire devint le repaire des nuits chaudes d’Istanbul, à l’époque où la ville était encore pauvre et laissée à l’écart par le pouvoir kémaliste.

Dans les venelles sombres, les kabadayi – les « marlous » – sortaient facilement le couteau. On y trouvait de la drogue ; il y avait de la prostitution. « Il fallait respecter les règles, sinon on était rapidement rectifié. Sulukule était parfois dangereux, mais furieusement créatif. Des centaines de musiciens gitans venaient s’y former et jouaient dans tout Istanbul » , explique Murat Yaçintan, qui a travaillé sur un projet de réhabilitation demandé par le maire de Fatih, la municipalité dont dépend Sulukule.

Mais Murat Yaçintan ou Yüksel Dinçer parlent d’un temps que les jeunes Gitans ne peuvent pas connaître. Le tournant des années 1990 devient fatal pour Sulukule. Un nouveau chef de la police est nommé par le maire. Il s’appelle Suleyman « Hortum » Ulusoy. Hortum pour « tuyau » : les policiers remplissaient des tuyaux d’arrosage de billes de fer pour frapper les Gitans. « Il a été envoyé pour nettoyer le quartier » , se souvient Sukru Punduk, taillé comme un colosse de foire sous son costume parfaitement ajusté. Regard matois, sourire en coin sous une fine moustache, ce Gitan originaire de Sulukule s’est imposé comme le porte-parole de sa communauté. « Les policiers multipliaient les descentes. Ils cassaient les instruments de musique. Il y avait des bagarres avec les Gitans, avec les clients » , poursuit Sukru. En 1994, un nouveau maire est élu à la tête d’Istanbul : Recep Tayyip Erdogan. Ordre est donné de fermer les tavernes.

Sulukule s’enfonce alors dans une longue nuit de plus de dix ans. En 2005, le nouveau maire de Fatih, l’ondoyant Mustafa Demir, membre de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir, propose un projet de réhabilitation sociale. Sulukule est présenté comme un cloaque qu’il faut rénover. Toki, la toute-puissante, l’Administration du développement de l’habitat, qui dépend du premier ministre, mène l’opération.

Les Gitans n’ont pas les moyens de racheter les appartements du nouveau projet. On leur propose d’être relogés à plus de 40 kilomètres de leur quartier, dans une zone coupée des transports, avec des loyers exorbitants. La société civile réagit, sans succès. Des projets alternatifs sont proposés, en vain. Les destructions commencent en 2007. Un procès est intenté la même année pour faire annuler les expropriations. La procédure se perd dans les labyrinthes des servitudes et des lâchetés. La mobilisation continue. Chambre des architectes, Unesco, Conseil de l’Europe… Rien n’y fait.

En 2012, les Gitans obtiennent enfin gain de cause. Mais il ne reste plus aucune maison debout – et le maire, Mustafa Demir, fait appel. De nouveaux bâtiments sont construits. L’affairisme immobilier, caractéristique du pouvoir AKP, s’emballe. Mustafa Demir est arrêté le 17 décembre 2013 dans le cadre de procès anticorruption. Il a été blanchi aujourd’hui. En avril dernier, le Conseil d’État confirme la décision de 2012 : le projet de réhabilitation n’est pas considéré comme d’intérêt public et doit être annulé. Trop tard : des habitations de luxe ont déjà été reconstruites. Une activiste qui a passé nuit et jour dans Sulukule pour tenter de sauver le quartier hausse les épaules : « Aujourd’hui, en Turquie, c’est partout comme ça. La construction d’un troisième pont, d’un troisième aéroport, la destruction de forêts entières, le tout au mépris des décisions de justice. »

Les Gitans relogés aux confins de la ville, perdus, éloignés du centre d’Istanbul où se trouve leur gagne-pain, sont revenus aux alentours de Sulukule. Dans les nouveaux logements, des Syriens fraîchement débarqués. Ils savent que c’était un quartier gitan. Mais des nuits de Sulukule, ils n’en ont pas entendu parler.

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