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Un sage au large du Bosphore 15 mai 2015

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres, France, Immigration, Turkey / Turquie.
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La Croix (France) no. 40186, vendredi 15 mai 2015, p. 24

Jean-Christophe Ploquin

Yigit Bener. Cet ancien exilé politique observe avec détachement et humour son pays, la Turquie, satisfait de constater la décrue du nombre de ceux qui sont prêts à mourir pour des idées.

Yigit Bener a posé son sac sur une île au large d’Istanbul, Heybeliada. C’est là, non loin de l’ancien séminaire grec-orthodoxe de Halki, qu’il reçoit ses amis, autour de plats cuisinés par ses soins. Ce lieu de retraite, à distance des trépidations de la mégapole tentaculaire, lui permet de savourer la « seconde chance » que lui a donnée la vie.

À la fin des années 1970, Yigit Bener a été un jeune révolutionnaire rêvant de changer son pays et le monde. Le coup d’État militaire du 12 septembre 1980 le ramène sur terre et le force à l’exil. Trois décennies plus tard, il raconte le traumatisme du retour dans un pays totalement transformé. Récemment traduit en français sous le titre Le Revenant (1), son livre a rencontré un beau succès en Turquie, recevant le prix Orhan-Kemal du meilleur roman, la plus haute distinction littéraire nationale. Sans doute parce qu’au-delà d’un retour sur soi, il offre un regard décalé et généreux sur une société en plein mouvement.

Fils et neveu de deux figures littéraires turques, issu d’un certain establishment culturel, Yigit Bener se range néanmoins parmi les victimes d’une page sombre de l’histoire nationale : plus de 5 000 morts dans la guerre civile larvée qui se développa entre 1973 et 1980, des centaines de milliers de personnes emprisonnées et torturées, des dizaines de milliers d’exilés. « Une génération sacrifiée dont on a voulu effacer la mémoire », résume-t-il à la terrasse d’un café parisien.

Et pourtant, il faut bien (re)vivre. Après dix ans en France, Yigit Bener retourne en Turquie et retrouve les siens. À pas comptés. Il raconte, par exemple, les retrouvailles avec un oncle et sa famille dans un appartement de vacances à Yalova, au bord de la mer de Marmara. Passé le moment de stupeur, une conversation animée et chahuteuse s’instaure sur le balcon jusqu’à ce qu’un silence gêné s’installe. Les regards se détournent de lui, on ne l’écoute plus. Découvrant la télévision allumée dans son dos, il constate que le nouvel épisode d’un feuilleton brésilien suscite plus d’attention que le récit de ses années d’exil.

D’incompréhensions en frustrations, l’ancien militant retrouve peu à peu son équilibre. Son livre est rythmé de maximes élaborant une sagesse personnelle. Le « revenant » tourne le dos à un sentiment de défaite, fuit la nostalgie, accepte de changer pour pouvoir renaître, se défie de tout messianisme, renonce à imposer son point de vue… ce qui ne l’empêche pas d’en avoir un ! L’utopie d’un monde meilleur n’est pas morte, en effet, et le personnage se fait dissident, éclaireur, médiateur, observateur de ses amis, de ses affects, de la société qui l’entoure.

Ainsi, Yigit Bener n’esquive pas les joutes sur la laïcité suscitées par le parti AKP, au pouvoir depuis treize ans. Viscéralement antimilitariste, il incarne une mouvance de gauche qui a vu avec satisfaction se briser, sous l’impulsion de la nouvelle classe politique islamo-conservatrice, la mainmise de l’armée sur le système politique et la bureaucratie. Athée paisible, il plaide vigoureusement pour que le foulard islamique ne soit pas une raison de stigmatiser les femmes qui le portent. Il invite au pragmatisme quand un bout de tissu permet à des musulmanes de s’affranchir d’une tutelle patriarcale. Critique du capitalisme sauvage, il ironise en revanche sur la facilité avec laquelle les islamistes anatoliens se coulent dans le consumérisme « bling bling » et se convertissent, avec leur « caisse enregistreuse hallal », « à la religion de l’argent ».

Il y a du Brassens chez ce revenant. Pétri de culture française, Yigit Bener est aujourd’hui interprète de profession. Il a participé à l’édition et à la traduction en turc du numéro de Charlie Hebdo paru après l’attentat du 7 janvier dernier. Entre la France et la Turquie, ce malicieux quinquagénaire aux cheveux blancs réunis par un catogan se fait passeur. À l’heure d’un premier bilan, cet « homme ordinaire qui a fait une sortie de route » se contenterait presque du plaisir de réunir ses amis autour d’un bon dîner. Les copains d’abord.

(1) Actes Sud, 350 p., 23 euros.

 

Son inspiration

Prêter l’oreille

« Ce qui a réellement changé en moi, c’est que j’ai renoncé à persuader les gens du bien-fondé de mes vérités », écrit Yigit Bener dans son roman Le Revenant. « Au lieu de me mettre immédiatement à énumérer mes vérités, j’essaie d’abord de prêter l’oreille aux motifs des gens, de jeter un oeil derrière le voile des apparences, de percevoir ce qui n’est pas dit, et même d’analyser les causes de certaines attitudes que je trouve étranges. Je ne sais pas si l’on peut considérer cela comme un renoncement à la révolte… En tout cas, cela a été pour moi une véritable révolution. »

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