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A un mois des élections législatives, la Turquie est en plein doute 12 mai 2015

Posted by Acturca in Economy / Economie, Turkey / Turquie.
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La Tribune (France) no. 5706, mardi 12 mai 2015, p. 24

Romaric Godin

Les électeurs turcs renouvelleront leur parlement le 7 juin prochain. L’enjeu sera politique, mais surtout économique, car le pays traverse une passe difficile.

Dans un peu moins d’un mois, le 7 juin, les électeurs turcs seront appelés à renouveler leur parlement unicaméral, la Grande Assemblée Nationale. Ces élections sont observées avec nervosité par les investisseurs internationaux ce qui se traduit dans la chute de la livre turque face au dollar depuis décembre dernier. Il fallait encore début décembre 2,21 livres pour un dollar, il en faut actuellement 2,70 livres, soit un recul de 21 %.

La question du parti « pro-kurde »

Que craignent les investisseurs ? Le retour de l’instabilité politique, principalement. Le Parti islamo-conservateur de la Justice et du Développement, l’AKP, dispose de la majorité absolue des sièges depuis 2002. Or, cette majorité est désormais incertaine. Les sondages turcs sont parfois difficiles à interpréter et varient beaucoup selon la couleur politique des instituts et des médias qui les commandent, mais il existe en effet une possibilité que l’AKP n’atteigne pas cette majorité absolue.

La clé du scrutin, c’est en réalité le HDP, le parti démocratique du peuple, parti de gauche souvent qualifié de « pro-kurde », mais qui a engagé une stratégie d’élargissement de sa base électorale au reste de la Turquie, militant notamment pour les droits des autres minorités (Arméniens, Juifs, Roms, Alevites) et pour des réformes « sociétales » (plus de démocratie, plus de droits pour les homosexuels). Le but du HDP est de franchir la barre des 10 % des suffrages exprimés qui, en Turquie, permet de participer à la répartition proportionnelle des sièges. Le système électoral turc allie cette proportionnelle avec un système majoritaire à un tour dans des circonscriptions.

Depuis longtemps, les partis « kurdes » sont limités à gagner via des candidats « indépendants » dans les circonscriptions du Kurdistan, mais sont exclus de la répartition proportionnelle. Voici quatre ans, un autre parti pro-Kurde, le BDP, avait ainsi réussi à glaner 35 députés officiellement « indépendants » sur 550 avec 6,6 % des voix. Cette fois, la présence du HDP est nationale (or il existe de fortes minorités kurdes dans les centres urbains turcs) et sa stratégie est plus ouverte. Les sondages lui attribuent entre 9 % et 12 % des suffrages, ce qui pourrait lui donner une soixantaine de députés.

L’enjeu de la majorité absolue pour l’AKP

Or, si le HDP passe la barre des 10 %, l’AKP devra faire aussi bien que voici quatre ans (49,8 % des voix) pour espérer conserver la majorité absolue. Or, rien n’est acquis de ce point de vue. Un sondage paru le 11 mai n’attribuait que 41 % des voix au parti du président Recep Tayyip Erdogan. Dans ces conditions, l’espoir de ce dernier d’obtenir une majorité des deux tiers afin de modifier la constitution et de mettre en place un régime présidentiel semble compromis. L’objectif de l’AKP devra être de conserver sa majorité absolue, donc d’empêcher le passage du HDP au-delà des 10 %.

Si, cependant, l’AKP ne dispose pas de majorité absolue, la situation politique pourrait devenir délicate en Turquie. Pour l’AKP, qui a toujours gouverné seul, former une coalition sera une tâche ardue. Une alliance avec les kémalistes sociaux-démocrates du CHP (Parti républicain du peuple), le principal parti d’opposition, semble difficile à imaginer. Il ne restera alors que deux possibilités : les nationalistes du MHP, qui semblent devoir profiter de l’affaiblissement de l’AKP ou le HDP. Dans les deux cas, la coalition risque d’être instable. Celle avec le HDP peut surprendre, mais, souligne un diplomate étranger, « elle est souvent évoquée, car elle permettrait de trouver une issue au problème kurde. » En échange, le HDP pourrait, moyennant des garanties, soutenir le projet présidentiel de Recep Tayyip Erdogan. Ce scénario parait donc assez peu crédible. Quant à une alliance avec le MHP, la dernière solution pour l’AKP, elle marquerait un durcissement nationaliste du pays. Les relations entre les deux partis ne sont, du reste, pas bonnes, le MHP n’a de cesse de critiquer la censure médiatique que pratiquerait l’AKP et reste attaché à la laïcité de l’Etat.

Durcissement du régime

Comment expliquer le recul de l’AKP dans les sondages ? D’abord par un durcissement de sa pratique du pouvoir. Depuis quelques années, Recep Tayyip Erdogan se montre de plus en plus autoritaire. La répression du mouvement de la place Taksim à Istanbul au printemps 2013 l’a montré au reste du monde, mais, depuis, les arrestations de journalistes sont monnaie courante, certains journaux ont été condamnés à des amendes astronomiques. Le pouvoir se montre également à l’affût contre les disciples de Fethullah Gülen, un religieux jadis proche de l’AKP, à présent exilé aux Etats-Unis. Son influence et sa volonté supposée de construire un Etat parallèle est une obsession de l’AKP et a amené le pouvoir à mener des purges, notamment dans la police et à se durcir. Au-delà de ces phénomènes, comme le souligne un autre diplomate, il existe « une tendance à la constitution d’une oligarchie économique proche du pouvoir, notamment par l’attribution des marchés publics. » Or, l’AKP s’est imposé en 2002 sur le thème de la lutte contre la corruption et sur celui de l’abaissement du pouvoir de l’armée. « Nous sommes passés d’un autoritarisme militaire à un autoritarisme civil », note un journaliste turc d’opposition basé à Ankara.

Ralentissement économique

Mais le point principal de l’affaiblissement de l’AKP, c’est le ralentissement économique. Selon un récent sondage publié par le quotidien Hürriyet, c’est la première préoccupation des électeurs turcs. La forte croissance qu’a connue le pays après la grave crise bancaire de 2001 a été un soutien à l’AKP jusqu’aux dernières élections de 2011. Le pays a connu entre 2002 et 2012 une croissance moyenne de 5,2 %. Ce niveau des 5 % demeure l’objectif du gouvernement, mais, depuis trois ans, la croissance turque décélère fortement. Après 4,2 % en 2013, la croissance n’a été que de 2,9 % en 2014. Le pays reste très dépendant des investissements étrangers. Or, ces derniers se tassent sous la double pression du durcissement annoncé de la Fed et d’un interventionnisme politique croissant. En 2011, la Turquie a reçu 16,1 milliards de dollars (on était en 2007 à 20 milliards de dollars) d’investissements, en 2014, ce chiffre n’était qu’à 12,5 milliards de dollars.

Mais plus les investissements étrangers se tassent, moins la croissance est forte et plus le gouvernement est tenté d’intervenir, notamment pour une baisse des taux de la banque centrale. Des interventions qui font présager une plus forte baisse de la livre et qui, donc, font fuir les investisseurs. La Turquie est donc menacée d’un cercle vicieux.

Une inflation persistante

Un des points les plus délicats est, du reste, celui de l’inflation, encore forte. En 2014, elle a été en moyenne de 8,2 %, loin de l’objectif des 5 % de la Banque centrale. L’inflation a été principalement alimentée par la baisse de la livre. Pour la contrer, la banque centrale avait, le 29 janvier 2014, relevé ses taux de 5,5 points de 4,5 % à 10 %. Mais, depuis, elle a dû, pour ne pas asphyxier l’économie, les baisser. Son taux directeur est depuis février dernier à 7,5 %. Et, on l’a vu, le gouvernement et le président ne cachent pas leur volonté de voir les taux encore baisser. Ceci met la pression sur une banque centrale qui doit combattre l’inflation, ménager la croissance et donner des gages au pouvoir politique. Du reste, Standard & Poor’s a abaissé à BBB- la note du pays en monnaie locale, sur ses inquiétudes quant à l’indépendance de la banque centrale.

Les risques financiers et économiques

La dépendance de la croissance turque au financement extérieur est immense. Or, sans ces investissements, la Turquie ne peut réussir la transformation structurelle dont elle a besoin, notamment la montée progressive en qualité de sa production et des gains de productivité. Du coup, la Turquie perd progressivement du terrain dans l’univers des émergents et, partant, attire de moins en moins… D’autant plus que le pays, dépendant de sa demande intérieure, ne profite que peu de la dévalorisation de la livre, alors que cette dernière pénalise le pouvoir d’achat des ménages. Bref, les nuages s’amoncellent au-dessus de l’économie turque et le risque politique ne devrait pas améliorer la situation.

Or, le pays est fragile. Officiellement, le secteur financier est sain, mais comme le souligne une récente note de Bank of America Merrill Lynch, la dette du secteur non-financier a presque doublé entre 2007 et 2014, passant de 47 % du PIB à 80 % du PIB. C’est un niveau record dans l’univers émergent, proche de celui de la Chine. Parallèlement, la dette extérieure en devises des banques a doublé à 23 % du PIB, soit 172 milliards de dollars. Selon la banque américaine, « le marché domestique commence à envoyer des signaux inquiétants », notamment le taux de créances douteuses qui est de 38 %. Certes, la dette publique est faible à 33 % du PIB, mais on sait depuis la crise européenne que ce n’est guère une garantie en cas de choc.

Le prochain gouvernement turc devra donc relever des défis considérables. Le pourra-t-il ? Une majorité AKP risque de vouloir encore gérer la situation par l’autoritarisme. Un gouvernement de coalition sera sans doute assez faible face aux difficultés. A cela s’ajoute des défis géopolitiques qui n’ont guère été réglées jusqu’ici : la question kurde, celle de Chypre et de la reconnaissance du génocide arménien, toutes deux liées à l’intégration européenne du pays, mais aussi le défi de l’intégration des 2 millions de réfugiés syriens, jusqu’ici accueillis dans des conditions jugées réussies par le HCR, et la place du pays sur l’échiquier régional dans le contexte de relations toujours plus difficiles avec les Etats-Unis et de relations ambiguës avec la Russie. Bref, le prochain exécutif turc aura fort à faire.

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