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Peintres sous emprise ottomane 13 mars 2015

Posted by Acturca in Art-Culture, History / Histoire.
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Le Figaro (France) no. 21957, vendredi 13 mars 2015, p. 29

Éric Biétry-Rivierre, Envoyé spécial à Bruxelles

Exposition À Bruxelles, peintures et objets précieux du XVIe siècle jettent un pont entre l’Occident chrétien et l’Orient islamique. Retour, par-delà les guerres, sur une fascination réciproque.

Fort comme un Turc. Fort et beau, peut-on légitimement ajouter après être passé par la galerie de portraits de sultans réunie au Palais des beaux-arts (Bozar) de Bruxelles. Sommet de l’exposition sur le monde ottoman dans l’art de la Renaissance, cette enfilade de profils d’aigles merveilleusement enturbannés d’un bulbe de soie blanche rappelant la fleur originaire, comme eux, d’Asie mineure, impose le respect.

Crainte et admiration, en particulier pour le Bajazet à boucle d’oreille perlée, cher à Vivaldi (prêt du musée de Munich). Il semble se retourner pour nous confier cette vérité : que les incommensurables fastes de l’Orient ne sont que vanité. À proximité, d’autres portraits, ceux de Roxelane, épouse de Soliman le Magnifique après en avoir été l’esclave, ajoutent que l’exotisme n’est que le plus charmant des mirages.

Beaucoup d’huiles sélectionnées relèvent d’ateliers ou d’écoles. Celle de Titien ou de Véronèse pour Venise, de Cranach ou de Dürer pour le Nord. Qu’importe : la puissance fantasmatique de ces images n’est pas moindre. Elle se retrouve même stimulée par la présence dans les vitrines d’étoffes royales, de cadrans solaires portatifs en ivoire, d’horloges à automate, de cartes du monde délibérément fantaisistes, de pièces d’étranges monnaies, de manuscrits aux marges saturées d’arabesques, de tapis aux géométries cosmiques et d’armures niellées comme des pièces d’orfèvrerie, symboles de diplomatie autant que de force.

Le Moyen Âge a conçu l’idée que les rois mages étaient originaires des confins de la Perse et de la Chaldée. Au début du XVIe siècle, la peinture continue de le croire et les représente en Ottomans. Sous de lourds turbans garnis d’aigrettes et de pierres précieuses, dans de larges caftans de brocarts aux motifs de tulipes, de croissants ou d’étoiles, Melchior, Balthazar et Gaspard apportent or, myrrhe et encens dans des coffrets similaires à cette cassette peinte et laquée à Venise vers 1580, prêt du Metropolitan de New York.

Rapports complexes

Cet anachronisme est une des marques les plus significatives de la formidable fascination que le sultanat-califat ottoman a exercée sur la chrétienté et ses artistes. Bellini, Memling ou encore le Tintoret se sont laissé inspirer par cet ailleurs si proche et tellement fastueux, où la vie à la cour dépassait l’entendement dès le seuil passé de cette Sublime Porte gardienne des détroits et des routes vers l’Asie. À l’inverse, même si les images sont considérablement plus rares, l’Ottoman a été captivé par l’Occident. N’en a-t-il pas recherché les meilleurs maîtres ?

Siège de l’union des Vingt-Huit, Bruxelles sonde donc ces rapports complexes. L’exposition reprend le propos de précédentes consacrées aux liens entre l’Orient et Venise ou l’Orient et Vienne. Mais le complète aussi de manière fort pertinente, en puisant largement dans les arts et les archives des anciens royaumes de Bohême, de Hongrie et de la Pologne-Lituanie.

Autant de sociétés en contact direct avec l’ « Autre » et échangeant intensément avec lui. « Les frontières n’étaient ni immuables, ni imperméables, mais poreuses et fluides, en perpétuel mouvement, comme la vie elle-même » , résume Elif Shafak, l’écrivain turque la plus lue, qui livre un texte dénué d’angélisme en introduction du catalogue. Et de préciser que « l’Empire ottoman était une entité pluriethnique, plurilingue et plurireligieuse. Même si les œuvres exposées concentrent l’attention sur les relations entre l’Europe chrétienne et l’Orient islamique, il existait des deux côtés des minorités religieuses, sexuelles et ethniques, qui constituaient une partie significative de l’histoire. »

Le parcours est construit thématiquement entre deux bornes précises : le 29 mai 1453, date de la chute de Constantinople, et la paix de Zsitvatorok conclue le 11 novembre 1606 entre Ahmet Ier et l’archiduc Matthias d’Autriche. L’Empire ottoman ne pénétrera pas plus avant dans le territoire des Habsbourg. En retour, les parties signent un traité qui entérine son intégration dans le jeu des grandes puissances européennes. Les voyages commerciaux et diplomatiques se normalisent, les fièvres conflictuelles se trouvent stabilisées pour un demi-siècle.

Mais, entre deux raids ou batailles, les échanges étaient déjà monnaie courante. Quelques peintres pouvaient même accompagner des délégations vers la région du Bosphore. Et ont eu loisir d’étudier les us et coutumes locales. De leurs travaux ont découlé peurs et clichés, mais aussi rêves et beautés.

« L’empire du sultan. Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance » , Palais des beaux-arts, à Bruxelles, jusqu’au 31 mai 2015. Catalogue (en français) Lannoo & Bozar Books, 296 p., 44 eur. Tél. : 00 32 25 07 82 00. www.bozar.be

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