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Anne Andlauer: « La Turquie s’est sentie Charlie et Ahmed » 18 janvier 2015

Posted by Acturca in France, Turkey / Turquie.
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Nord Littoral (France) Dimanche 18 janvier 2015, p. 8

Propos recueillis par A.TH.

Calaisienne, Anne Andlauer est journaliste en Turquie depuis 2010.

Comment les Turcs ont-ils réagi aux attentats de mercredi ?

« Comme les Français, les Turcs ont été, dans leur très grande majorité, émus et choqués par ces attentats. Les médias locaux en ont énormément parlé, en une et pendant plusieurs jours. Ici, l’immense majorité de la population est musulmane – plus ou moins pratiquante – et si la plupart des Turcs ne cautionnent pas la ligne éditoriale de Charlie Hebdo (les dessins du prophète Mahomet en particulier), seule une infime minorité d’entre eux estime que cela mérite une réponse violente voire terroriste. Évidemment, comme en France et ailleurs, il s’en est trouvé quelques-uns qui ont applaudi ces attentats, notamment sur les réseaux sociaux. Certains – y compris dans la classe politique – se sont même livrés au jeu des théories du complot (mais il faut savoir que la Turquie est assez coutumière des thèses conspirationnistes en tous genres). Enfin, une partie des Turcs a repris le slogan Je suis Ahmed , du nom du policier musulman assassiné devant Charlie Hebdo. »

Quelle a été le positionnement des Turcs à ton égard ?

« Beaucoup de Turcs m’ont demandé si ces attentats allaient attiser l’islamophobie et banaliser les actes antimusulmans en Europe ; s’ils devaient craindre, en tant que musulmans, d’être regardés de travers ou agressés en France. Il y a donc une inquiétude latente sur laquelle, il faut le dire, le pouvoir actuel en Turquie joue beaucoup. Certes, tout ce que la Turquie compte de ministres, Premier ministre, président de la République… a condamné fermement les attentats et assuré la France de sa solidarité, mais tous ces officiels ont aussi fait le lien entre les attentats et ce qu’ils qualifient de propagation de l’islamophobie et du racisme en Occident . Et tous ont appelé à ne pas tomber dans le piège du terrorisme : blâmer tous les musulmans du monde pour le terrorisme de quelques-uns. »

Y a-t-il eu des marches de soutien dans le pays ?

« Oui, plusieurs jours de suite. Mais elles n’ont pas été très suivies : quelques dizaines, quelques centaines de personnes à chaque fois, réunies devant le Consulat général de France à Istanbul et devant l’ambassade à Ankara. Ces rassemblements ont été organisés par la communauté française et francophone, et par des journalistes – turcs et étrangers – qui voulaient marquer leur soutien à la liberté d’expression. »

Tu étais dans ces marches ? Il y avait des pancartes Charlie ?

« J’ai couvert les marches à Istanbul en tant que journaliste, et il y avait effectivement des pancartes Je suis Charlie, en français et en turc. »

Dirais-tu que les Turcs se sont sentis Charlie ?

« Je dirais qu’une très large majorité des Turcs s’est vraiment sentie solidaire des Français, d’autant plus que leur pays est confronté depuis longtemps à la menace terroriste et que la guerre en Syrie n’a fait qu’augmenter les risques. Il ne faut pas oublier qu’étant voisine de la Syrie et de l’Irak, la Turquie est en première ligne face à la menace terroriste. Deux exemples – l’un récent, l’autre marquant – suffisent à le rappeler. La semaine dernière à Istanbul, en plein Sultanahmet – quartier très touristique – une jeune kamikaze a tué un policier. Ankara soupçonne fortement le groupe État islamique.

Il y a deux ans, à Reyhanli (près de la frontière syrienne), ce sont 52 personnes qui ont perdu la vie dans un double attentat à la voiture piégée, que la Turquie a attribué au régime de Damas. Par ailleurs, la Turquie accueille sur son territoire près de deux millions de réfugiés syriens dont le séjour pourrait bien durer des années. Quel pays européen ferait ça ? »

Comment est perçue la liberté d’expression en Turquie ? En France elle est consacrée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle est néanmoins affectée par plusieurs restrictions : ne pas porter atteinte à la vie privée et au droit à l’image, ne pas tenir certains propos interdits par la loi (incitation à la haine, apologie de crimes de guerre, négationnisme), ne pas tenir de propos diffamatoires, ne pas tenir de propos injurieux. Est-ce le cas en Turquie ?

« En Turquie, la liberté d’expression est reconnue par la Constitution, mais les restrictions sont plus nombreuses et le seuil de tolérance plus bas qu’en France. Par exemple, vous risquez un an de prison si vous dénigrez les valeurs religieuses d’une partie de la population , c’est-à-dire si vous blasphémez. Vous risquez aussi la prison si vous insultez les plus hautes institutions et les plus hauts personnages de l’État. Le président de la République, Recep Tayyip Erdogan, goûte très peu la critique et ses avocats passent leur temps à porter plainte contre des internautes, des étudiants, des journalistes, des dessinateurs, etc. accusés de l’avoir insulté. Et souvent, les tribunaux lui donnent raison. Les tribunaux sont également très sévères – et ce depuis des années – avec les personnes accusées de faire de la propagande pour une organisation terroriste. Les peines sont lourdes dans ces cas-là car bien souvent, les propos considérés comme de la propagande valent à leurs auteurs d’être poursuivis en tant que membres de l’organisation en question.

Donc la liberté d’expression est très encadrée ici. Mais bizarrement, sur certains sujets, il y a des améliorations. Par exemple, vous pouvez écrire qu’il y a eu un génocide arménien en 1915 (alors qu’officiellement, la Turquie ne le reconnaît pas) sans risquer systématiquement un procès. Il y a dix ans, vous étiez automatiquement condamné. »

Toi qui es journaliste, te sens-tu libre dans tes investigations ? Dans tes reportages ?

« Oui, je me sens assez libre, pas moins libre qu’en France en tout cas. Les journalistes étrangers sont relativement épargnés par la censure et l’autocensure qui caractérisent les médias turcs, sans doute parce que nous sommes moins visibles et donc moins gênants (nos reportages ne sont pas lus en Turquie). Ceci dit, c’est moins vrai pour ceux qui travaillent pour de grands médias internationaux (CNN, The New York Times, Reuters…) parce que leurs reportages sont diffusés dans le monde entier et que leur impact sur l’image de la Turquie est potentiellement plus fort. Il est arrivé au président de la République de nommer au cours d’un meeting tel ou tel journaliste étranger dont il n’avait pas aimé le travail, et de le qualifier d’agent . Résultat pour ces journalistes : des centaines voire des milliers de messages d’insultes et de menaces sur internet… ce qui ne les empêchera pas de voir leur carte de presse renouvelée l’année suivante par le bureau du Premier ministre. »

Les journalistes se sentent-ils libres de travailler ?

« Pour ce qui est des journalistes turcs, non, absolument pas. Le président turc aime à répéter que la Turquie a la presse la plus libre du monde mais Reporters sans frontières n’est visiblement pas de cet avis, puisque la Turquie est classée 154e sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse. Censure, autocensure, licenciements, procès, condamnations… et pressions économiques : les grands médias turcs sont détenus par des holdings actifs dans une multitude de secteurs, avides de contrats publics et donc soucieux de ne pas froisser le gouvernement et le chef de l’État. Cas édifiant : début 2014, un enregistrement téléphonique a fuité sur internet. On y entend Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre à l’époque, demander au patron d’une chaîne de télévision d’arrêter de diffuser le discours d’un leader de l’opposition. Quelques jours plus tard, Recep Tayyip Erdogan a reconnu que l’enregistrement était authentique, et qu’il avait bien téléphoné à ce patron pour qu’il fasse le nécessaire . Il a présenté cela comme un geste parfaitement normal car le leader de l’opposition en question était en train, a-t-il dit, de l’insulter . »

p. 9

Comment sont perçues les caricatures de Mahomet ?

« Mal, et ce chez une majorité de la population. Beaucoup y voient une marque d’irrespect ou une insulte envers un personnage qu’ils considèrent comme sacré. Mais encore une fois, cela ne veut pas dire que les Turcs qui condamnent ces caricatures se réjouissent de l’assassinat de ceux qui les ont dessinées.

Le chef du gouvernement turc a condamné jeudi le dernier numéro de Charlie Hebdo, dont la une représente le prophète Mahomet en pleurs, tenant une pancarte Je suis Charlie . Un seul quotidien turc (ce qui est déjà beaucoup et unique quand on se souvient qu’il s’agit d’un pays musulman) a discrètement publié cette une dans ses pages intérieures mercredi. Et des journaux en ligne l’ont reprise sur leur site… jusqu’à ce qu’une décision de justice ordonne leur blocage mercredi. Nous n’autoriserons pas les insultes contre le prophète Mahomet dans ce pays , a martelé le premier ministre jeudi, qualifiant ces publications de provocation ouverte . Donc les caricatures de Mahomet passent mal ici. D’ailleurs, le journal qui a publié la une de Charlie Hebdo, Cumhuriyet (un quotidien très laïque, très opposé à l’actuel gouvernement), a reçu de nombreuses menaces. »

Que risque ce journal ?

« Le Code pénal turc est très clair : Toute personne qui dénigre les valeurs religieuses d’une partie de la population (…) est puni de six mois à un an de prison. Cet article de loi est encore très utilisé, et Cumhuriyet a pris un risque en publiant cette caricature, même en tout petit et en noir et blanc. D’ailleurs, on a appris jeudi qu’un procureur d’Istanbul avait ouvert une enquête contre le quotidien, à cause de cette publication. »

As-tu déjà été menacée ou poursuivis suite à tes reportages ?

« Non. Comme je l’ai dit, les journalistes étrangers sont rarement embêtés et je n’ai jamais eu de problème pour accéder à des officiels. »

Existe-t-il des journaux satiriques en Turquie ?

« Oui ! Le dessin de presse est une très vieille tradition, qui remonte à l’Empire ottoman. À une certaine époque, ces titres ont vendu des centaines de milliers voire un million d’exemplaires à chaque numéro. Aujourd’hui, une petite dizaine de revues se partagent le lectorat. Ils savent rester impertinents, malgré les risques de procès. Mais aucun n’est allé jusqu’à publier des caricatures de Mahomet. Ils savent que ça ne passerait pas… Les dessinateurs que je côtoie se sentent très concernés par l’attentat contre Charlie Hebdo, d’autant plus qu’ils connaissaient personnellement certaines des victimes. Cette semaine, les trois plus grandes revues satiriques turques ont choisi de publier la même une : un fond noir sur lequel il est simplement écrit Je suis Charlie . »

 

De Calais à la Turquie

C’est par la moyenne qu’elle avait obtenue au bac qu’Anne Andlauer s’était fait connaître. Lycéenne à Saint-Pierre, la jeune femme décrochait son examen, section L, avec 19,36 sur 20. C’était en 2004. C’est peu dire que, depuis, la bachelière a fait du chemin. À la rentrée suivante Anne Andlauer intégrait Sciences Po Paris, sur dossier. À cette occasion elle allait effectuer un stage d’une année à Istanbul pour un quotidien anglophone. Alors qu’elle avait choisi ce pays « un peu par hasard », elle éprouve un véritable coup de cœur. Pour elle, il est évident qu’elle « vivra» en Turquie. À l’issue de Sciences Po, elle intègre l’espace d’un été la rédaction de Nord Littoral (2007) et signe de nombreux articles, avant de faire l’École Supérieure de Journalisme, à Lille.

Coup de cœur pour la Turquie

Au sortir de la plus prestigieuse des écoles de journalisme, elle quitte la France pour s’établir en Turquie. Free lance, elle est désormais correspondante pour Radio France Internationale (RFI), le quotidien suisse Le Temps et le quotidien belge Le Soir. Elle est également rédactrice en chef de l’édition turque du petitjournal.com, un quotidien en ligne pour les Français et les francophones de l’étranger. Installée en Turquie elle vit à Istanbul depuis 2010.. Anne Andlauer s’est mariée en Turquie en septembre 2013, quelques jours avant son 27e anniversaire.

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