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Selçuk: « Le rire est insoumis » 10 janvier 2015

Posted by Acturca in Art-Culture, France, Religion.
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Tribune de Genève (Suisse) Samedi, samedi 10 janvier 2015, p. 24

Katia Berger

Collaborateur régulier du « Monde diplomatique » , le dessinateur de presse franco-turc milite pour le crayon.

Né en Turquie en 1954, Selçuk Demirel vit et travaille à Paris depuis l’âge de 24 ans. L’éloquence de son trait poétique et concis lui vaut une reconnaissance internationale en tant que dessinateur auprès de journaux tels que Cumhuriyet, Le Monde, Le Nouvel Observateur, The New York Times ou The Wall Street Journal. Comme l’ensemble de sa profession, il clame son horreur devant l’attentat contre le siège de Charlie Hebdo. Il le fait d’abord par la voie graphique, mais, pour La Tribune de Genève, il accepte de s’exprimer par la parole.

Etes-vous musulman?

Je n’ai jamais été pratiquant, pas plus que je n’ai revendiqué cette appartenance, mais je suis né musulman, oui. C’est écrit sur ma carte d’identité, sous « religion » . En Turquie, on inscrit « musulman » dans cette case sans vous demander votre avis. Ma famille n’était pas très religieuse, mais j’ai appris plein de choses passionnantes sur la religion lors de mes études. Je n’ai aucune affinité avec ceux qui défendent avec fanatisme leurs prophètes, quels qu’ils soient. Ce n’est pas dans ma culture.

Portez-vous un regard particulier sur la tuerie qui a décimé la rédaction de « Charlie Hebdo » du fait que vous vivez à cheval entre la Turquie et la France?

Je suis choqué, terrifié, je regarde ça comme tout le monde. Mon chagrin est tel que je crois avoir perdu mes frères, pas mes confrères. Je ne pense pas en termes d’identité communautaire ou de religion. J’essaie de comprendre comment on peut tuer des gens qui font des dessins. Dont le devoir est de faire rire, de regarder les événements autrement. Mes raisonnements ne me permettront jamais de comprendre. Toutes les religions, spécialement monothéistes, ne supportent pas le rire. Alors que pour moi, il est le signe de l’intelligence. Si l’on est intelligent, on refuse la soumission.

Connaissiez-vous les victimes?

Oui, je connaissais bien Wolinski, on a participé au même jury lors d’un concours de dessin en Turquie il y a quelques années. Il y avait aussi Tignous, nous avons passé plusieurs jours ensemble à Istanbul. J’ai connu Honoré l’année dernière, chez une amie commune. Et Willem, qui n’était pas présent lors de l’attentat. Et bien sûr Charb: Serge Halimi nous avait présentés lors d’un Salon du livre. Je suivais ce qu’ils faisaient à Charlie Hebdo depuis longtemps. Hormis un désaccord quand Philippe Vals a renvoyé Siné en 2008, j’ai toujours soutenu leur ligne éditoriale.

Le crayon est-il le symbole d’une arme politique?

Un crayon ne tue pas, il ne parvient même pas à blesser. Il symbolise le droit d’expression: en cela, il rend fort tout en laissant vulnérable. Avec lui, on est désarmé, mais armé à long terme. Il y avait sans doute plein de stylos, de plumes, de feutres, à la rédaction de Charlie Hebdo: ça ne les a pas empêchés de mourir. Pour moi, le crayon est surtout un symbole de l’intelligence. Contre les analphabètes. Au bout du compte, il finit par gagner, mais au prix de nombreuses victimes. Depuis mercredi, la notion de liberté d’expression a pris un sens nouveau. Elle n’est plus un cliché, un mot creux, elle est désormais devenue sacrée.

Quelles conséquences à cet attentat faut-il craindre avant tout?

Il y a la peur. Mais on constate déjà des retombées concrètes: attaque contre un café musulman, mosquées saccagées. Des mesures sécuritaires vont être prises, des forces policières déployées. L’islamophobie va croître. Mais n’oublions pas qu’il y a aussi plein de gens très contents: les milieux de l’extrême droite sont ravis: « vous voyez, disent-ils, on avait raison, les musulmans sont des brutes »

Que faire si l’on se trouve à un rassemblement de solidarité à « Charlie » au milieu de militants du Front national?

Il n’en est pas question. Charb préparait semble-t-il un livre contre l’islamophobie qui paraîtra posthumement. Il faut rester lucide, ne pas tomber dans le piège. Quand on dessine, on fait preuve d’une grande lucidité, on n’est au service de personne, d’aucune idéologie. C’est notre devise et notre liberté. Nous sommes irrécupérables. Immoraux. Irresponsables. C’est pour ça qu’on nous aime, et pour ça qu’on nous déteste.

Que penser du terme de « barbares » qu’on lit et entend partout ces jours?

Il ne faut peut-être pas utiliser ce mot inventé par les Romains pour désigner les gens du nord – Suédois, Norvégiens, Vikings et même Gaulois. . . Il faudrait en inventer un autre.

Dans quel dessein plus large s’inscrit à vos yeux l’acte terroriste de mercredi?

« Si vous vous moquez de notre prophète, on vous tue » : c’est aussi simple que ça. Il n’y a pas, je crois, d’autre sens à chercher derrière. Ça se base sur la haine de l’Occident, de son mode de vie. Ces gens appartiennent à une espèce à part, bourrée de sentiments d’infériorité. Ce sont des jeunes qui commencent par écouter du rap comme n’importe qui, rencontrent un gourou, deviennent militants, et puis on cesse de pouvoir les comprendre. Ils deviennent des assassins. Que leur apprend-on? Qu’ont-ils dans la cervelle? Je n’en sais rien. J’ai peur qu’au moment de l’assaut final, la police ne tue les meurtriers. On ne pourra alors pas aller plus loin. J’aimerais des réponses, des explications. On en a besoin.

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