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La « nouvelle Turquie  » d’Erdogan 10 janvier 2015

Posted by Acturca in History / Histoire, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) samedi 10 janvier 2015, p. ARH6

Marie Jégo

Le président turc est en train de jeter les bases d’une nouvelle idéologie officielle, fondée sur le retour aux valeurs traditionnelles de l’islam et sur l’exaltation du passé ottoman.

Ala  » nouvelle Turquie  » que le président Recep Tayyip Erdogan appelle de ses vœux, il fallait une nouvelle idéologie : elle sera fondée sur le retour aux valeurs traditionnelles de l’islam et sur l’exaltation du glorieux passé ottoman. Amorcé en douceur lors des élections législatives de 2002, qui a vu le Parti de la justice et du développement (AKP) l’emporter, ce changement de cap s’est accéléré depuis le 10 août 2014, lorsque M. Erdogan a été élu à la fonction suprême. Il devient aujourd’hui un mouvement sans précédent depuis la création de l’Etat-nation par Atatürk en 1923, et suscite de vigoureux débats au sein de la société turque, où le kémalisme, qui défendait une laïcité stricte encadrant la religion et affichait une orientation pro-occidentale, est de plus en plus souvent décrit par les partisans du régime comme une  » trahison « , voire comme un  » accident de l’Histoire « .

En apparence, rien n’a changé. Les monuments à la gloire d’Atatürk sont toujours là, ses portraits ornent encore les échoppes du Grand Bazar d’Istanbul, et la Constitution de 1982, toujours en vigueur, met l’accent sur le caractère laïc de l’Etat, ce qui n’empêche pas le président Erdogan de rendre  » grâce à Dieu  » dans la plupart de ses discours. En douze ans passés au pouvoir, les islamo-conservateurs ont réussi à tordre le cou au dogme laïque.

En témoigne la tenue des femmes, nombreuses à avoir adopté l’habit islamique. Honni à l’époque kémaliste, le port du foulard  » à l’arabe « , c’est-à-dire ajusté d’une manière très serrée, a été libéralisé dès l’arrivée au pouvoir des islamo-conservateurs. Il est désormais admis dans la fonction publique et à l’université. Le gouvernement vient de franchir un pas de plus en autorisant les petites filles à le porter sur les bancs de l’école dès l’âge de 10 ans.

L’autre signe visible de cette nouvelle ferveur, c’est l’édification de mosquées. Une mosquée postmoderne en métal de style seldjoukide – les Seldjoukides formaient une tribu turque qui a régné sur l’Asie mineure du XIe au XIIIe siècle -, dotée de la plus grande coupole de Turquie, est en construction à Usküdar, sur la rive asiatique d’Istanbul. L’ouverture du chantier a suscité les protestations des habitants, furieux de voir leur square préféré transformé en une esplanade de béton. Une autre mosquée spectaculaire est en cours d’édification à Camlica, également sur la rive asiatique, dont les députés de l’AKP, le parti au pouvoir, espèrent bien qu’elle portera le nom d’Erdogan.

Bien que la Turquie soit déjà dotée de 77 000 mosquées, la direction des affaires religieuses a annoncé récemment son intention d’en construire de nouvelles au sein de 80 universités du pays.  » Les responsables religieux vont multiplier les contacts avec la jeunesse afin de rehausser sa spiritualité « , a déclaré Mehmet Görmez, le président du Conseil aux affaires religieuses (Dianet) à l’agence Anatolie le 21 novembre.  » Nous allons faire aimer les mosquées à notre nation musulmane « , a-t-il ajouté.

Depuis septembre 2014, des étudiants, militants de l’islam politique, se sont constitués en groupes de pression pour réclamer la mise à disposition d’un lieu de prière sur les campus des universités. C’est le cas à l’université francophone de Galatasaray comme à celle du Bosphore, où les étudiants dévots ont obtenu satisfaction après s’être mis à prier n’importe où.

Historien, spécialiste de la période ottomane, Hasan Gökçe rappelle que  » dès le XIXe siècle, il y a eu une réislamisation de l’Anatolie, car l’islam était dominant en ville mais son emprise était faible sur la campagne. Paradoxalement, dans le même temps, il y a eu une tentative de modernisation avec les tanzimat – politique de réformes – « . Il précise encore :  » La même chose s’est produite avec Mustafa Kemal, qui a domestiqué la religion en la mettant au service de l’Etat. Depuis le sultan Selim III, toutes les tentatives de moderniser le pays se sont produites par l’administration ou par l’armée. Quand ces tentatives marquent le pas, la tradition revient, et l’islam.  »

Autre aspect collatéral de cette islamisation, la consommation d’alcool est découragée. Récemment, des écoles de tourisme ont retiré de leurs programmes la confection de cocktails alcoolisés, et voici quelques années déjà que Turkish Airlines, la compagnie aérienne nationale, ne sert plus d’alcool sur ses vols intérieurs. Un nouveau concept est né, celui des  » vacances halal « . Des hôtels et des villas  » islamiques « , en nombre limité il est vrai, proposent des séjours avec tout ce qu’il faut pour la prière, des piscines protégées des regards et une séparation des sexes obligée pour la baignade. Hommes d’un côté, femmes de l’autre est d’ailleurs la règle qui prévaut désormais dans certains milieux conservateurs lors des fêtes de mariage, alors que traditionnellement hommes et femmes étaient toujours assis côte à côte.

Séparer les sexes dès l’école primaire était l’une des suggestions faites par Egitim Bir Sen, le syndicat des enseignants, lors du dernier Conseil consultatif de l’éducation, un forum qui s’est tenu dans la cité balnéaire d’Antalya, du 2 au 6 décembre 2014. La proposition n’a pas été retenue mais le forum a pu prendre la mesure des ambitions du président Erdogan. Très critique à l’égard du système éducatif en vigueur, lequel aurait  » effacé la langue de nos ancêtres « , M. Erdogan a fustigé les Turcs qui  » ont honte de la société à laquelle ils appartiennent « . Ils feraient mieux de  » rester fidèles à eux-mêmes « , ainsi qu’à leur  » héritage historique et de civilisation « .

La jeunesse turque en a pris pour son grade, car elle ignore tout ou presque des savants musulmans, au profit de personnalités occidentales.  » Si vous leur demandez qui est Einstein, chaque jeune a son mot à dire. Mais si vous leur demandez qui est Ibn Sina – le savant persan Avicenne, 980-1037 – , la plupart d’entre eux ne le connaissent même pas « , a déploré M. Erdogan, proposant à ses concitoyens un  » nouveau mode de vie « , et ce  » dès la maternelle « .

Dans la foulée, le Conseil consultatif de l’éducation, réputé proche du gouvernement, a réclamé l’enseignement obligatoire de la langue ottomane ancienne dans les lycées religieux, optionnel dans les autres établissements scolaires. L’ottoman ancien, un mélange de turc, d’arabe et de persan utilisé avant tout à l’écrit  » sera enseigné quoi qu’en disent ses détracteurs « , a martelé M. Erdogan.

Pour Kadri Gursel, écrivain et journaliste au quotidien Milliyet ( » Nationalité « ), l’un des nombreux intellectuels à avoir protesté contre les arrestations de journalistes le 14 décembre 2014, les islamo-conservateurs sont en train de jeter les bases d’un  » nouveau régime « .  » L’objectif est de créer une société plus islamisée, plus conservatrice, où les médias, les réseaux -sociaux, l’éducation et les services sont sous contrôle.  » Selon lui, le projet d’enseigner plus largement la vieille langue ottomane, jadis idiome de la diplomatie et de la poésie mais jamais parlée,  » n’est qu’un habillage visant à réintroduire l’usage de l’alphabet arabe en Turquie « .

En 1928, Mustafa Kemal Atatürk avait imposé l’alphabet latin, rompant avec le passé ottoman. Cette décision est aujourd’hui perçue par les courtisans du régime – des éditorialistes, des écrivains, certains artistes – comme une mesure néfaste.  » Au nom de la modernité, on a passé une camisole de force à ce pays « , résumait, le 8 décembre 2014, en évoquant cette période, l’éditorialiste Akif Emre, du journal pro-gouvernemental Yeni Safak.

Fidèle à sa fibre néo-ottomane, le président Erdogan cherche à couper les ponts avec l’héritage kémaliste. L’historien Hasan Gökçe évoque  » la relation ambiguë du président au kémalisme  » :  » Il essaie d’imiter Mustafa Kemal, tout en voulant défaire son héritage afin de laisser sa marque dans l’Histoire « , explique-t-il.

Le journaliste Kadri Gursel craint que cette nouvelle mythologie néo-ottomane ne soit qu’un  » mirage des islamo-conservateurs dans le désert arabe « , sans  » aucun lien avec la réalité « . Il rappelle qu’un des courants philosophiques dominants dans l’islam sunnite assure que le propos sacré suffit à tout expliquer,  » ce qui ne laisse aucune place à la liberté de penser « . Une perspective vécue douloureusement par une large partie de la population turque occidentalisée, que l’on peut croiser dans les hauts lieux de la vie nocturne stambouliote.

Sa crainte majeure est que l’édification de la  » nouvelle Turquie  » ne fasse qu’exacerber les divisions déjà existantes au sein de la société – laïques contre religieux, alevis (courant minoritaire de l’islam) contre sunnites, Kurdes nationalistes contre Kurdes islamistes – au lieu de les apaiser.

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