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Arrestation de journalistes : Erdogan défie l’Europe 16 décembre 2014

Posted by Acturca in Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Les Echos (France) no. 21836, mardi 16 décembre 2014, p. 10

Yves Bourdillon

Le régime turc dit vouloir empêcher un complot de la confrérie Gülen. Vives critiques, y compris de proches du pouvoir, après 27 arrestations.

« Un coup d’Etat civil.» L’analyse du leader de l’opposition, Kemal Kiliçdaroglu, au lendemain de l’arrestation, dimanche, de 27 journalistes accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat, sur ordre du président turc, Recep Tayyip Erdogan, était partagée hier par de nombreux Turcs. Y compris parmi les supporters du pouvoir, à l’image d’Abdulkadir Selvi, éditorialiste du quotidien pro-gouvernemental « Yeni Safak » .

Quant à l’Union européenne, qui était jadis la priorité de Recep Erdogan, elle a estimé hier que l’opération menée par le pouvoir turc était « contraire aux valeurs européennes » . Recep Erdogan ne s’est, lui, pas embarrassé d’euphémismes pour affirmer que « ce que pense l’Union européenne ou qu’elle nous accepte ou pas, cela nous est parfaitement égal, on s’en fiche » , avant d’inviter l’Union européenne, qui « maintient la Turquie à sa porte depuis cinquante ans » , à « s’occuper de ses affaires » .

Le président turc, qui avait annoncé dès vendredi l’arrestation imminente d’ « ennemis de la nation » , a justifié hier cette vague d’arrestations de journalistes du quotidien d’opposition « Zaman » , mais aussi de policiers, dont le chef du département du crime organisé d’Istanbul, par la nécessité de contrer « de basses manoeuvres » menées par une organisation « de terroristes et de traîtres » , en allusion à la confrérie Gülen. Cette dernière, réputée proche de « Zaman » et très présente dans la justice et la police, était alliée avec le président turc jusqu’à l’automne 2013 avant de rompre avec lui.

Hausse du chômage

Depuis lors, Recep Erdogan a fait limoger des milliers de juges, policiers et procureurs, au motif que les enquêtes pour corruption lancées contre son premier cercle de collaborateurs, y compris son fils, participaient d’un « complot contre l’Etat » .

Le président turc a estimé hier qu’il « plantait les graines de la nouvelle Turquie » , annonçant son intention de « purger les traîtres » , tant au sein de la justice que de Tübitak, l’équivalent turc du CNRS! Selon un blogueur généralement bien informé signant sous le pseudonyme de Fuat Avni, près de 40 arrestations sont programmées d’ici à Noël. Recep Erdogan estime visiblement disposer d’un capital politique pour ce faire, illustré par son triomphe électoral aux municipales du printemps dernier.

Cette crise survient pourtant dans un contexte économique et social préoccupant, comme l’illustre la chute hier de la livre turque à son plus bas niveau depuis dix mois. Les chiffres de l’emploi divulgués hier ont révélé une nouvelle hausse du chômage, en septembre, à 10,5 % de la population active. Le talon d’Achille du pays demeure un déficit des paiements courants équivalent à 5 % du PNB. Quant à la croissance spectaculaire du pays, qui a permis un triplement des revenus moyens depuis l’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2002, ce qui explique la grande popularité de Recep Erdogan, elle n’est plus qu’un lointain souvenir. Elle est tombée à 1,7 % en rythme annuel au troisième trimestre, contre 9 % en 2010.

 

 

Interview Dorothée Schmid * :

« Le président veut montrer qu’il continue de tenir son pays d’une main de fer »

L’opération d’hier est-elle une atteinte à la démocratie ou bien la parade d’un complot ?

Recep Tayyip Erdogan parle désormais de normalisation bien plus que de démocratisation, c’est significatif. Nous sommes dans un contexte très opaque, avec deux adversaires, le régime turc et la confrérie Gülen, s’accusant mutuellement de terrorisme et de totalitarisme. Gülen n’est pas irréprochable, on sait que des preuves avaient été fabriquées lors de procès contre des militaires à l’époque où son mouvement était alliée avec Erdogan. Mais elle a été très déstabilisée par les arrestations et limogeages de l’hiver dernier, donc je ne la crois plus assez puissante pour organiser les complots dont Erdogan l’accuse. On attend des preuves, en tout cas. On a plutôt l’impression d’un président qui, fort de la confiance populaire, se lance dans une procédure abusive pour abattre un ennemi. Erdogan a trois obsessions : Gülen, la presse et Israël.

Quel impact ces évènements auront-ils sur le climat économique ?

Cela ne l’affectera pas vraiment, car le pays est déjà confronté à bien plus grave. Il est au coeur d’une crise régionale d’ampleur, potentiellement déstabilisatrice pour lui, avec la guerre en Syrie, les accusations envers Ankara de complaisance avec Daech, la résurgence du problème kurde, les deux millions de réfugiés syriens, etc. En outre, l’économie turque est déjà plus fragile qu’on ne veut le croire, avec des débouchés commerciaux menacés en Europe mais aussi au Moyen-Orient, et un déficit considérable de sa balance des paiements, financé davantage par des capitaux volatiles que des investissements à long terme. Cette opération importerait aux investisseurs seulement si elle augurait d’une déstabilisation du régime. Or, de ce point de vue, Recep Erdogan essaye de montrer avec ces arrestations qu’il continue de tenir son pays d’une main de fer, qu’il le met en ordre de marche. Rappelons qu’il a été élu dès le premier tour lors de la présidentielle de l’été dernier et qu’il est réputé très pro-business.

Ce genre d’événement menace-t-il l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ?

Pas au point de la rendre impossible, mais cela ne fait pas du bien à la candidature, c’est sûr. Bruxelles, mais aussi Berlin, sont plus sévères avec la Turquie depuis la répression des manifestations du parc Gézi du printemps 2013. On le perçoit mal en France où, au contraire, les relations avec la Turquie s’améliorent. Mais le pays ne respecte visiblement pas les critères politiques dits de Copenhague, et Recep Erdogan ne semble pas avoir compris que l’Union européenne n’est pas seulement une union douanière, dont Ankara est d’ailleurs déjà membre, mais une union politique, où chacun est libre de débattre. Erdogan a un vrai problème avec la liberté d’expression et pour accepter les critiques. En outre, l’adhésion passe par des réformes des marchés publics, du droit social, qui s’attaqueraient au coeur du modèle turc actuel de développement. La division de Chypre bloque toujours l’horizon.

* Spécialiste de la Turquie à l’Institut français des relations internationales.

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