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Pape François – Recueillement au cœur de la mosquée 30 novembre 2014

Posted by Acturca in Istanbul, Religion, Turkey / Turquie.
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Le Journal du Dimanche (France) 30 novembre 2014, p. 1-10-11

Marie-Christine Tabet, envoyée spéciale à Istanbul (Turquie)

En visite à Istanbul, à la frontière des mondes chrétien et musulman, le pape a appelé au dialogue interreligieux et osé un geste audacieux contre « le fondamentalisme » , une prière dans la Mosquée bleue.

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Le pape dans le chaudron turc

Samedi à Istanbul, à la frontière entre les mondes chrétiens et musulmans, François a appelé au dialogue et à la tolérance.

Hier matin, vers 11 h 30, peu de temps avant que retentisse l’appel du muezzin sur le Bosphore, les caméras du monde entier ont pu immortaliser l’image du voyage papal. Deux hommes en blanc, unis durant deux longues minutes par la prière, dans le halo de lumière si particulier de la Mosquée bleue, les yeux fermés et les mains jointes du pape François, les paumes retournées du grand mufti. Dans son discours prononcé la veille devant le président Erdogan, François avait insisté sur cette nécessaire communion entre musulmans et chrétiens afin « d’opposer la solidarité de tous les croyants […] au fondamentalisme et aux terroristes » . .

Après sa visite vendredi à Ankara, où il s’est recueilli sur le mausolée d’Atatürk, le père de la Turquie moderne et laïque, le souverain pontife poursuit son déplacement ce week-end à Istanbul. Cette deuxième étape du voyage revêt un caractère plus spirituel et œcuménique. Il y est invité par le patriarche Bartholomée Ier, le primat de l’Église orthodoxe de Constantinople. Aujourd’hui, les deux chefs religieux vont célébrer ensemble la Saint-André, le patron des orthodoxes. Un rituel auquel tous les papes se plient depuis Vatican II, dans la première ou deuxième année de leur pontificat.

Moins de 0,5% de chrétiens

Pour la grande majorité des Stambouliotes, la venue du pape laissera le souvenir des hélicoptères, des quelque 7.000 forces de l’ordre déployées pour assurer sa sécurité et de ces quartiers du centre-ville fermés à la circulation pendant plusieurs heures un samedi de soldes. Un sacrilège dans une mégapole de 14 millions d’habitants traumatisée par les embouteillages!

Le père Gwenolé Jeusset, lui, n’en a pas perdu une miette. Ce franciscain de 80 ans, ordonné depuis cinquante-quatre ans, a consacré la moitié de sa vie à tisser un lien entre islam et christianisme, en Afrique puis en Turquie. Dans son église Sainte-Marie-Drapéris de l’avenue Istiklal, avec cinq frères venus du monde entier, il entretient le dialogue. Comme il peut. Les prêtres ne célèbrent la messe que devant quelques dizaines de personnes chaque semaine. La plupart des offices sont même déserts. Les frères maintiennent avant tout une présence, un esprit. « Mon meilleur ami est un chef derviche musulman, explique le religieux, j’ai le projet de l’emmener sur la tombe de saint François d’Assise, je vais prier dans sa mosquée parfois. Il était présent à mon jubilé sacerdotal. Je me sens aussi le devoir d’éclairer mes frères franciscains sur l’islam, certains ont peur. » Si les Églises, pourtant nombreuses, sont vides, c’est que les chrétiens représentent moins de 0,5% de la population. Ils seraient entre 80.000 et 100.000 dans le pays.

« Contrairement aux idées reçues, leur nombre progresse, tempère le conférencier Rinaldo Tomaselli, en raison de la présence de plus en plus importante des expatriés, des réfugiés, africains et orientaux et surtout de l’action des Églises évangélistes protestantes, qui recrutent ici comme ailleurs. » Parmi cette population, moins de 10.000 seraient catholiques, et 3.000 seulement appartiendraient à l’Église latine. « Il y a 130 communautés ethnico-religieuses à Istanbul, précise Rinaldo Tomaselli, des Araméens, des Chaldéens, des Assyriens, et même des nestoriens… Or depuis le traité de Lausanne, en 1934, la Turquie ne reconnaît que trois minorités religieuses, les juifs sépharades, les arméniens grégoriens et les grecs orthodoxes… »

Les catholiques latins qui n’appartiennent pas à ces catégories protégées craignent toujours pour leur avenir. « Nous n’avons aucun problème avec la population, corrige le père Gwénolé, mais nous sommes dans une réelle insécurité juridique. Nous n’avons pas d’existence légale, ce qui pose le problème de nos titres de propriété, de la formation… Très peu de nos prêtres parlent turc. Nous n’avons pas de raison sociale en tant que telle. Nous sommes tolérés. » Malgré leur petit nombre, les chrétiens ont trouvé un équilibre. Fragile. Certains soupçonnent le gouvernement actuel de vouloir retransformer le musée Sainte- Sophie en mosquée pour plaire aux islamistes. L’ancienne basilique, devenue mosquée au XVe siècle, n’est plus un lieu de culte depuis quatre-vingts ans. « Ce serait une douloureuse provocation, confie le père Gwenolé, il y a quelques années je n’y aurais jamais cru. Aujourd’hui, ce n’est plus impossible. »

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Conservatisme musulman

Le conservatisme musulman de plus en plus affiché du régime n’inquiète pas seulement les chrétiens. Huseyin attablé au Ara Café, une adresse élégante, où se croisent étudiants et intellectuels à deux pas de l’université Galatasaray, se définit comme un « musulman amoureux de la laïcité ». Il est furieux. « Vous avez vu ce qu’a osé faire Erdogan, à la veille de l’arrivée du pape? Quel cynisme, quelle duplicité! » Silence. Le crime de « lèse-papauté » est passé inaperçu en Europe. Le discours prononcé, jeudi à Istanbul, à la veille de l’arrivée du souverain pontife par le chef de l’État turc devant les participants du Comcec (Comité permanent pour la coopération économique et commerciale de l’organisation de la coopération islamique) a fait les gros titres de la presse nationale. « Les musulmans doivent s’en sortir tout seuls », leur a asséné Erdogan. « Croyez-moi, a-t-il poursuivi, ils ne nous aiment pas. Ils font semblant d’être nos amis, ils apprécient notre argent, notre pétrole, nos diamants, notre main-d’oeuvre bon marché, mais ils veulent notre mort, ils aiment voir mourir nos enfants. » Huseyin renchérit. « Qui désigne-il? L’Occident? Le monde chrétien? Interrogez-vous? »

Ahmet, un architecte d’une trentaine d’années, déplore également un poids de plus en plus fort de l’islam. « Officiellement, rien ne se passe, explique-t-il. Nous sommes toujours une République laïque même s’il y a plus de voiles dans la rue. À Istanbul, les intégristes restent dans leur quartier, Fathi. Pourtant, c’est comme si Erdogan en renonçant à son idée d’intégration européenne avait décidé de basculer le camp opposé, celui de l’islam. Dans mon métier, c’est notable. Il n’est plus envisageable de concevoir un projet urbain sans prévoir la mosquée, une tour de bureaux sans un espace spécialement dédié à la prière… Je constate également l’explosion des capitaux arabes. Ils sont désormais présents dans d’innombrables programmes immobiliers à Istanbul. » Derrière les discours et les images, c’est au quotidien que la Turquie s’applique à faire vivre harmonieusement ses multiples identités, européenne et asiatique, musulmane et laïque. Non sans peine.

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