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Turquie : visite papale sur fond de djihad 28 novembre 2014

Posted by Acturca in Istanbul, Middle East / Moyen Orient, Religion, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21869, vendredi 28 novembre 2014, p. 10

Jean-Marie Guénois, Envoyé spécial à Ankara

François, qui arrive vendredi à Ankara avant de se rendre à Istanbul, rencontrera des réfugiés venus d’Irak.

Avec ses 58 prêtres et ses 53 000 fidèles, l’Église catholique de Turquie a la modestie d’un diocèse rural français, mais elle a l’ampleur d’un passé immense avec l’apôtre saint Paul et une vocation interreligieuse unique. C’est cette grandeur dans la petitesse que François vient stimuler, vendredi à Ankara, la capitale. Puis ce week-end à Istanbul. Son retour à Rome étant prévu dimanche soir. Ce pape s’inscrit dans la voie de trois de ses prédécesseurs, puisque Paul VI visita ce pays dès 1967, Jean-Paul II en 1979 et Benoît XVI en 2006.

Sur un plan personnel, le contexte de l’arrivée du pape argentin est moins conflictuel que le fut celui de Benoît XVI. Le pape allemand avait été très fraîchement accueilli deux mois après ses déclarations de Ratisbonne sur l’islam et la violence. Mais, aujourd’hui, ce ne sont plus les trois mots de trop dans un discours académique qui enflamment le paysage, mais les milliers de morts de la cynique furie violente et barbare commise au nom de… l’islam. Et ce aux frontières syriennes et irakiennes de la Turquie, dont beaucoup s’étonnent qu’elles soient si poreuses pour des jeunes islamistes européens candidats au djihad.

Laboratoire des mutations

Cette actualité donne à ce sixième voyage international de François une dimension géopolitique majeure. Depuis cet été, le Pape a en effet cherché toutes les occasions pour rencontrer des réfugiés de ce conflit. Si les conditions de sécurité avaient été assurées, l’avion papal se serait même posé à Erbil, au nord de l’Irak, lors de son retour de Corée en août dernier. Pour la Turquie, le Pape a demandé qu’on lui organise depuis Ankara, au centre du pays, une excursion rapide vers les frontières dans un camp de réfugiés, mais, sauf surprise, il semble ne pas avoir eu gain de cause. Les réfugiés étant partout – 1,6 million en Turquie -, François en rencontrera donc autour des célébrations religieuses prévues dans les deux villes.

Une dimension humanitaire que ce pape, défenseur des droits de l’homme, comme il vient encore de le démontrer cette semaine à Strasbourg, va donc honorer. Mais ira-t-il jusqu’à pointer les étranges ambiguïtés de la conception de l’islam promue par son hôte présidentiel, Recep Tayyip Erdogan ? C’est l’autre dimension de ce déplacement. Si François soutient comme ses prédécesseurs l’importance d’un dialogue avec l’islam, pourra-t-il ne serait-ce qu’évoquer les conséquences de la bienveillance passive du régime turc face aux islamistes, que les principaux responsables religieux musulmans turcs condamnent nettement ?

Car, de ce point de vue, la Turquie est un laboratoire des mutations actuelles de l’islam. François – avant même d’aller au palais présidentiel flambant neuf d’Erdogan et sa grande mosquée de 5 000 places – commence son séjour vendredi par le mausolée d’Atatürk, décédé en 1938 et premier président de la république turque. C’est lui qui imposa un régime laïque drastique abandonnant l’islam comme religion d’État, imposant le dimanche et non plus le vendredi comme jour de repos, interdisant le voile et la polygamie.

Islam occidentalo-compatible

Des acquis implicitement remis en cause, comme une tentation qui hante le président Erdogan qui fut destitué en 1998 de la mairie d’Istanbul en raison de ses prises de position pro-islamistes… La Turquie, comme tous les pays musulmans du grand arc méditerranéen, est donc à un tournant. Voilà le piment de cette visite.

Le pays est travaillé par les affres des sociétés musulmanes tiraillées entre l’islam politique pur et dur et un islam occidentalo-compatible. Et ce n’est pas la part microscopique des chrétiens – toutes confessions confondues, catholiques et orthodoxes représentent moins de 1 % de la population, et beaucoup sont des étrangers – qui pèsera dans ce bouillonnement précurseur de l’avenir de l’islam.

 

 

Un discours très attendu sur l’islam

Sébastien de Courtois, Istanbul

La visite du Pape dans un pays de culture musulmane est un défi sérieux, surtout dans un contexte de violence régionale et de crispations identitaires. Il est attendu sur la question de la paix, des réfugiés, et du dialogue interreligieux, la Turquie étant le laboratoire politique d’un islam à plusieurs visages. « Le Pape va être bien accueilli chez nous car nous sommes curieux de sa personnalité » , explique Ismail Taspinar, professeur de théologie à l’université de Marmara et traducteur en turc de l’encyclique Fides et Ratio de Jean-Paul II. « Mais il reste, continue-t-il, une certaine méfiance à cause des paroles de son prédécesseur prononcées à Ratisbonne en 2006. L’incompréhension demeure, nous attendons des explications. » On se souvient du faux pas de Benoît XVI, qui s’interrogeant sur le rapport entre foi et raison s’était référé à une controverse de la fin du Moyen Âge, donnant ainsi l’impression d’associer islam et violence. « À l’époque, le responsable du Diyanet (le ministère turc des Affaires religieuses) avait eu un discours de réception très dur à son encontre… Avec toute sa sagesse, le Souverain Pontife avait attendu que l’orage passe… » , précise le père Gwénolé Jeusset, franciscain à Istanbul, où il approfondit la « rencontre » entre chrétiens et musulmans : « Le discours de François est très attendu par rapport à l’islam. Son capital de sympathie est élevé. L’un de mes interlocuteurs turcs, un haut responsable d’une confrérie soufie, m’a confié hier qu’il incarnait pour lui l’idéal des derviches, au sens spirituel d’abord, puis surtout humain. »

Cette réflexion montre qu’au-delà d’une vision conservatrice et autoritaire de l’islam, telle qu’il est incarné par le président turc Recep Tayyip Erdogan – sa dernière déclaration affirmant que les femmes ne peuvent être l’égal des hommes a provoqué des réactions de colère -, il existe une marge de souplesse dans la société où d’autres islams cohabitent, comme certaines formes de soufismes, ou l’alévisme, qui sont plus ouverts : « Il ne faut pas oublier que le passé de l’islam turc s’est imprégné en Anatolie de croyances locales et d’un fort soufisme populaire » , développe Thierry Zarcone, directeur de recherche au CNRS. « De plus, continue-t-il, 30 à 35 % de la population totale turque, les alévis, n’appartiennent pas à l’islam sunnite majoritaire. Ils ne respectent aucun des cinq piliers de l’islam, même s’ils sont considérés par l’administration du Diyanet comme des « musulmans » . Traditionnellement, ils votent contre les partis religieux, dont l’AKP, et restent très attachés au principe de laïcité. Ils réclament d’être reconnus pour ce qu’ils sont et non d’être assimilés aux sunnites. »

La singularité de la Turquie s’exprime par cette diversité mais encore plus par la nature de son islam politique : « À la différence d’autres pays musulmans du Proche et Moyen-Orient, poursuit le chercheur, l’islam turc a intégré très tôt les principes de l’élection et du compromis démocratique. Après douze ans de pouvoir AKP, il n’y a toujours aucune référence à l’islam dans la Constitution, comme cela est courant, sinon la norme, dans les pays arabo-musulmans. Les musulmans de Turquie sont encore dans la reconquête des libertés qui leur avaient été enlevées au début de la République par Atatürk : le port du voile et les formations au travers des écoles d’imams – confessionnelles -, dont le nombre a explosé depuis la fin des années 1990. »

La Turquie pourrait-elle sortir un jour de la République ? « Les Turcs sont très attachés à l’idée républicaine, qui dure depuis 1923, mais personne ne peut dire encore comment les idées de l’AKP vont évoluer. Il y a quand même un essoufflement du parti depuis plusieurs élections. » En attendant, la Turquie profite de sa puissance économique pour exporter sa vision hégémonique de l’islam. Le succès est mitigé. Si, par sa singularité et sa dérive autocratique, elle ne peut désormais prétendre à être un modèle pour d’autres pays, la Turquie reste un acteur incontournable dans le monde musulman, tant sur les débats de sociétés que sur les questions internationales.

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