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Que veut Erdogan ? 9 octobre 2014

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
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Courrier international (France) no. 1249, jeudi 9 octobre 2014, p. 16    English Türkçe

Mustafa Akyol, Al-Monitor

(Washington) – Ces jours-ci, le concept clé du lexique politique turc est celui de « Nouvelle Turquie ». Le président élu, Recep Tayyip Erdogan, l’appelle de ses vœux à longueur de discours, tout comme les membres de son équipe politique. Les journalistes pro-Erdogan réservent leurs chroniques à des éloges de cette Turquie nouvelle, rappelant aux lecteurs que l’ancienne a vécu, qu’il faut s’en féliciter.

Mais que recouvre exactement la notion de « Nouvelle Turquie » ? C’est difficile à dire, la description qui en est faite étant souvent floue. On se contente de nous dire que la Nouvelle Turquie est un pays où « la démocratie » sera consolidée et que l’ère des coups d’Etat y sera à jamais révolue. C’est bien sûr une bonne nouvelle, mais on nous fait aussi comprendre que cette démocratie se résume aux élections et qu’elle ne recouvre rien d’autre, ou presque. De fait, affirmer que « la démocratie ne se résume pas aux élections » est aujourd’hui tabou et déclenche des réactions de la part d’Erdogan et de ses fervents disciples.

Ceux qui tiennent de tels propos, présument-ils, justifient les coups d’Etat militaires contre les gouvernements élus, comme ce fut le cas en Egypte [juillet 2013]. L’attachement profond des conservateurs pro-Erdogan aux rendez-vous électoraux se comprend aisément : ils constituent le gros de l’électorat turc (entre 40 et 50 % des votants) et sont donc susceptibles de remporter les prochaines élections dans les années à venir. En fait, comme on pouvait le lire sur ses affiches de campagne, le parti d’Erdogan (AKP) [« islamiste modéré »], ambitionne de rester au pouvoir au moins jusqu’en 2071, pour célébrer les mille ans de la conquête de l’Anatolie par la Turquie.

Hégémonie. Soit, mais comment gouverneront-ils ? Institueront-ils une démocratie pluraliste, dont toutes les sphères de la société se sentiront partie intégrante, comme Erdogan l’a promis dans ses fameux « discours au balcon » [depuis le siège de l’AKP, où il prend la parole après ses victoires], ou opteront-ils pour une hégémonie conservatrice calquée sur l’hégémonie laïque (c’est-à-dire kémaliste) [d’avant l’AKP] qui caractérisait la « Vieille Turquie » ?

Cette hégémonie est déjà en grande partie installée sur le plan administratif, plusieurs postes clés des ministères étant occupés par des pro-Erdogan. Si l’AKP poursuit sur sa lancée, il devrait devenir un parti d’Etat, choyant ses cadres et sa coterie tout en exacerbant la grogne des mécontents. En d’autres termes, les critiques virulentes adressées par l’AKP au gouvernement [prochiite] de Nouri Al-Maliki en Irak – selon lesquelles celui-ci déstabiliserait le pays « en excluant les sunnites » – pourraient s’appliquer de fait à l’AKP lui-même, qui semble avoir mis sur la touche les sunnites non conservateurs en Turquie.

Les manifestations de juin 2013 au parc Gezi, qui étaient en somme une réaction de rejet des milieux laïques face à la domination de l’AKP, auraient pu servir de piqûre de rappel, mais Erdogan a préféré l’évacuer en invoquant à la place des « complots ».

« Soleil de notre temps ». Le culte de l’homme providentiel est également un aspect de la Nouvelle Turquie qui la rapproche de l’ancienne. Dans la Vieille Turquie, ce culte était personnifié par Atatürk. Dans la nouvelle, il le serait par Erdogan. Les symboles et le vocabulaire employés pour vénérer les deux leaders se recoupent de plus en plus. Un nouveau livre consacré à Erdogan est d’ailleurs intitulé Le Soleil de notre temps, ce qui était également le surnom d’Atatürk.

L’inconvénient majeur du culte de l’homme providentiel est de diaboliser ses opposants, qualifiés d' »ennemis de l’intérieur ». Comme on a pu le lire dans un éditorial daté du 22 août dans le quotidien pro-Erdogan Yeni Safak, « si les attaques [visant la Nouvelle Turquie] viennent de l’intérieur […], c’est ce qu’on appelle une trahison ». Le même éditorial déclare également : « La Nouvelle Turquie n’est pas un slogan. La Nouvelle Turquie est un projet. C’est la refonte et la réorganisation de la Turquie. »

Cette « refonte » et cette « réorganisation » de la Turquie sont sans doute un projet un peu vague encore. Certains conservateurs, comme Yusuf Kaplan, chroniqueur attitré de Yeni Safak, émettent toutefois des idées chocs. Dans un article polémique intitulé « Vingt suggestions à Erdogan », le journaliste propose une « révolution » orchestrée par l’Etat dans les domaines de l’éducation, de la culture et des médias, qui impliquerait notamment une refonte complète de notre système éducatif « dans le respect de l’esprit de notre civilisation ».

Plus scandaleux encore, il a appelé de ses voeux la « démolition » de l’Université du Bosphore, de l’université Bilkent et de l’Université technique du Moyen-Orient (ODTÜ) – soit les meilleurs établissements de Turquie -, accusées d’être des « agences de recrutement des cultures étrangères [c’est-à-dire occidentales] ». Yusuf Kaplan n’est pas un porte-parole officiel de l’AKP. Il ne fait aucun doute qu’il représente une ligne dure au sein des milieux islamistes, qui voient dans la Nouvelle Turquie un projet capable de renverser la vapeur de l’occidentalisation de la Turquie au siècle dernier.

C’est oublier que la société turque est moderne, multiple et rétive aux révolutions culturelles dictées par l’Etat. Si les islamistes persistent à prôner une islamisation autoritaire, ils récolteront ce qu’ils redoutent le plus : la progression de la laïcité, voire la formation d’un courant antireligieux au sein de la société turque.

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