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Aux origines du chaos moyen-oriental 9 septembre 2014

Posted by Acturca in France, History / Histoire, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) mardi 9 septembre 2014, p. SPA1
14-18 Le Journal du Centenaire, Supplément 8 |10, Septembre 2014

Heather Jones

La guerre se déploie sur quatre fronts aux limites de l’Empire ottoman : Dardanelles, Caucase, Palestine et Mésopotamie. La défaite turque de 1918 va bouleverser les frontières, créant des déséquilibres dont les conséquences ébranlent toujours la région.

Les Européens ont aujourd’hui oublié ce qu’a été le front de Mésopotamie durant la première guerre mondiale. Pourtant le tracé des frontières actuelles de l’Irak, aujourd’hui contestées par l’Etat islamique (EI), est directement issu de la Grande Guerre, au terme de laquelle les territoires de l’ex-Empire ottoman au Moyen-Orient furent dépecés et partagés entre Londres et Paris. Ainsi, en 2003, la Grande-Bretagne a-t-elle envahi un Etat qu’elle avait créé après la première guerre mondiale.

Au début des hostilités, le territoire de ce qui deviendra l’Irak était appelé Mésopotamie et faisait partie des possessions de l’Empire ottoman. C’était une zone d’intérêt stratégique, à la fois pour la Grande-Bretagne et pour l’Allemagne : si elle était vitale pour la Grande-Bretagne en raison de sa proximité avec le golfe Persique, où les raffineries et pipelines de l’Anglo-Persian Oil Company fournissaient le carburant de la flotte, l’Allemagne avait de son côté développé des relations économiques avec l’Empire ottoman et entrepris la construction d’une ligne ferroviaire Berlin-Bagdad, dont une partie seulement était achevée au moment de la déclaration de guerre. La Grande-Bretagne considérait par ailleurs la Mésopotamie et la zone du Golfe comme essentielles pour la défense de sa colonie indienne.

C’est pourquoi en 1914, lorsque l’Empire ottoman entra par opportunisme dans la guerre aux côtés des puissances centrales et déclara le djihad contre les Alliés, la Grande-Bretagne, craignant pour ses intérêts stratégiques, envahit aussitôt la Mésopotamie et s’empara de Bassora, le 22 novembre 1914. Elle entrevoyait aussi la possibilité de réaliser des gains territoriaux coloniaux aux dépens de l’Empire ottoman, en promettant aux cheikhs arabes probritanniques de Mésopotamie de les soutenir contre leurs maîtres ottomans. Londres espérait s’assurer le soutien des chefs tribaux dans le cadre de sa politique consistant à pousser à la rébellion les chefs arabes du Moyen-Orient ottoman.

p. II

Le front de Mésopotamie,  » Mespot  » comme l’appelaient les soldats, allait imposer aux troupes des conditions de combat parmi les plus dures de la guerre, avec une campagne menée en plein désert, sous des températures extrêmes. La Grande-Bretagne étant par ailleurs pressée par les exigences du front occidental, la force expéditionnaire qu’elle dépêcha en Mésopotamie fut placée sous commandement de l’armée coloniale indienne, et son approvisionnement comme son soutien médical furent assurés non directement par Londres, mais depuis l’Inde, ce qui entraîna retards et inefficacité. La force expéditionnaire commandée par le général John Nixon était composée de soldats et officiers indiens et anglais. Son principal général était Charles Townshend, un homme d’une ambition démesurée, dont le rêve secret était de s’emparer de Bagdad.

Les troupes indiennes et britanniques remportèrent d’abord des succès rapides en dépit des nombreux cas de maladie. Elles poursuivirent leur progression vers le nord, à partir de Bassora, en suivant le Tigre; Al-Qurnah, Nassiriya, Al-Amara et Kut-el-Amara tombèrent l’une après l’autre, et ces victoires incitèrent Nixon et Townshend à foncer sur Bagdad avant d’avoir sécurisé les zones conquises, étirant dangereusement leurs lignes de ravitaillement. La Mésopotamie était alors une zone mal gouvernée et sous-peuplée, quasi dépourvue d’infrastructures de transport et occupée – comme aujourd’hui – par une population ethniquement et religieusement hétérogène. La majorité des habitants étaient des Arabes, sunnites et chiites, mais on trouvait aussi des Kurdes, des chrétiens, des juifs et d’autres minorités dans le nord du pays. La Mésopotamie était défendue par une armée ottomane aux origines variées. Le front mésopotamien était donc un espace de rencontres ethniques remarquablement diversifiées, notamment entre les troupes indo-britanniques et les populations locales avec qui elles échangeaient marchandises et services.

Porté par ses succès initiaux, Townshend poursuivit son avancée avec une partie de ses troupes, toujours avec l’intention de prendre Bagdad, mais il subit une sévère défaite à Ctésiphon en novembre 1915. Epuisée et poursuivie par les forces ottomanes, la 6e division se retira dans la ville de Kut-el-Amara, où les Ottomans l’encerclèrent. Au terme d’un siège de plus de quatre mois, à court de vivres et après que plusieurs colonnes de relève eurent subi de lourdes pertes en tentant de la rejoindre, elle fut contrainte de se rendre le 29 avril 1916. Ce fut un coup extrêmement dur pour le prestige britannique : le général Townshend lui-même figurait parmi les prisonniers. Les Arabes locaux, qui avaient aidé les Britanniques furent impitoyablement châtiés; le major Ernest Walker rapporta que lorsque la ville tomba,  » les femmes arabes, comme il fallait s’y attendre, eurent également à souffrir « .

En s’emparant de Kut, les Ottomans firent quelque 2 962 prisonniers britanniques européens, et environ 10 000 indiens. En mauvaise condition physique lors de leur capture, la plupart de ces hommes souffraient de malnutrition.  » Pendant le siège (…), nous vivions comme des rats dans le sol « , écrivit un témoin, J. E. Sporle. Les Britanniques avaient dû se résoudre à manger leurs chevaux, mais de nombreux Indiens s’y refusèrent pour des raisons religieuses. Un refus auquel Townshend devait plus tard, avec la plus grande mauvaise foi, imputer la défaite britannique, ce qui lui permit de jeter un voile sur ses propres erreurs de commandement. Le traitement des prisonniers par les Ottomans fut, au début, extrêmement dur : la plupart furent contraints de rejoindre à pied Ras el-Aïn, au nord de la Mésopotamie.Sous une chaleur écrasante, affaiblis par le manque de nourriture, ils étaient battus s’ils refusaient d’avancer. Beaucoup ne survécurent pas.

Sur place, les soldats capturés à Kut furent répartis en plusieurs groupes : les prisonniers indiens non musulmans – essentiellement des hindous, des sikhs et des chrétiens – furent gardés sur place pour travailler à la construction du chemin de fer Berlin-Bagdad. Des civils arméniens déportés avaient transité par ce noeud ferroviaire, et certains prisonniers de Kut en découvrirent les cadavres dans des puits. Les Britanniques blancs et les Indiens musulmans furent conduits en train jusqu’à des camps d’internement en Anatolie, où leurs conditions de vie s’améliorèrent nettement. Les Ottomans cherchèrent parfois à favoriser les musulmans par rapport aux autres prisonniers pour saper l’autorité britannique, mais cette politique connut un succès mitigé. Si le général Townshend fut interné sur une île de la mer de Marmara dans des conditions très confortables, en revanche, sur les 2 962 Britanniques européens capturés à Kut, 1 782 succombèrent, tout comme 3 032 de leurs camarades indiens.

A Londres, l’humiliation de Kut-el-Amara obligea le gouvernement à constituer une commission d’enquête sur la Mésopotamie. La défaite entraîna aussi une augmentation des renforts envoyés sur ce front sous les ordres du général Stanley Maude. Dès la fin de l’année 1916, les Britanniques amorçaient à nouveau une progression rapide vers le nord à travers la Mésopotamie.

Dans le même temps, l’effort de guerre de l’Empire ottoman générait une très forte pression sur ses structures économiques et politiques dans la région, qui connut des famines, en partie provoquées par le blocus maritime français et italien, et un délitement des pouvoirs. De surcroît, la Mésopotamie n’était que le premier des fronts que la Grande-Bretagne allait ouvrir contre l’Empire ottoman – d’autres allaient se constituer, à Gallipoli et en Palestine. Aujourd’hui encore, que ce soit en Irak, en Turquie ou à Gaza, les cimetières militaires où reposent les dépouilles de soldats de l’Empire britannique tués pendant la première guerre mondiale témoignent de l’étendue géographique des combats au Moyen-Orient. L’Empire ottoman était par ailleurs confronté à une révolte arabe fomentée par les Britanniques qui avaient promis aux rebelles la constitution d’un Etat arabe indépendant après la guerre. Contrainte de se battre sur de multiples fronts, l’armée ottomane finit par ne plus pouvoir contenir ces poussées. Bagdad fut prise en mars 1917, et Mossoul était occupée en novembre 1918.

Vaincu par la Grande-Bretagne, l’Empire ottoman est au bord de l’éclatement lorsqu’il accepte enfin de signer l’armistice, le 30 octobre 1918. Pourtant, les ambitions britanniques de l’après-guerre en Mésopotamie se révèlent vite problématiques : en vertu de l’accord secret franco-anglais Sykes-Picot de 1916, la Mésopotamie devait être rattachée à la sphère d’influence impériale britannique. Au lendemain de la guerre, la région fut placée sous mandat britannique, mais l’occupation militaire mise en place à la fin des hostilités devint vite impopulaire, ce qui conduisit aux troubles de 1920, durement réprimés, notamment par des bombardements aériens britanniques. Pour calmer la population et feindre d’honorer les promesses faites durant la guerre aux rebelles arabes qui l’avaient soutenue, la Grande-Bretagne créa en 1921 un royaume d’Irak, dirigé par un roi venu de l’étranger, Fayçal Ier, fils du chérif de La Mecque, l’un des principaux soutiens de Londres pendant le conflit. Les frontières du nouvel Etat sous mandat furent tracées par des experts britanniques, parmi lesquels Gertrude Bell, une spécialiste de la Mésopotamie qui conseillait Fayçal dans ses nouvelles fonctions. L’idée était de parvenir à un équilibre entre les principaux groupes ethniques – sunnites, chiites, Kurdes. Né de la première guerre mondiale, c’est cet équilibre de compromis que nous voyons se défaire sous nos yeux.

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

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