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Présidentielle turque : chute ou apothéose d’Erdogan? L’opposition a ses chances 1 août 2014

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) vendredi 1 août 2014, p. 16

Bayram Balci *

Les 10 et 24 août, les Turcs éliront leur président de la République, et ce pour la première fois au suffrage universel direct, marquant la croissante présidentialisation de leur système politique. Avec sa candidature officiellement déclarée début juillet, l’actuel premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, n’a jamais caché ses ambitions d’accéder à la fonction suprême et de poser sa marque sur la République, autant, voire davantage que son fondateur, Mustafa Kemal Atatürk.

Politicien astucieux et charismatique, maîtrisant à la perfection l’art d’haranguer l’électorat anatolien, M. Erdogan s’appuie aussi sur un bon bilan économique qu’il exhibe plus que souvent. Les élections municipales du 30 mars ont confirmé son éclatante victoire, où son parti, l’AKP, a recueilli près de 45 % des voix sur le plan national, en gardant le contrôle des principales grandes villes. Son triomphe en août ne laisse que peu de doute. Toutefois, la détérioration de la situation régionale et intérieure, ainsi que la désignation par l’opposition d’une candidature surprise pourraient changer la donne et provoquer la surprise.

La politique extérieure de l’AKP, après avoir été brillante et équilibrée entre un engagement pro-européen et un activisme constructif dans les épineux dossiers moyen-orientaux, a sombré dans le dossier syrien, où la diplomatie turque, comme les chancelleries occidentales d’ailleurs, a sous-estimé les capacités de résistance du régime de Bachar Al-Assad.

Ayant échoué à convaincre l’ancien allié syrien de satisfaire les demandes de réforme de son peuple descendu dans la rue, le premier ministre turc a pris un virage à 180 degrés en soutenant l’opposition syrienne. Toutefois, ce soutien, au départ limité aux fractions modérées et aux Frères musulmans fréquentables, s’est progressivement aligné sur la radicalisation de la rébellion syrienne. En effet, sans jamais l’avoir reconnu, les services turcs ont apporté un soutien, au moins passif, aux forces djihadistes de Jabhat Al-Nosra, pire, à celles de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Persuadé d’accélérer la chute de Bachar Al-Assad, Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à flirter avec les djihadistes, par choix tactique plus qu’idéologique.

Ce faisant, il espérait du même coup limiter l’émergence des Kurdes de Syrie en force autonome. Le résultat semble être plus que catastrophique. Le régime Assad est toujours là; les Kurdes s’autonomisent et la guerre en Syrie alimente la « sectarisation » des sociétés du Moyen-Orient, y compris en Turquie où le clivage sunnites-alévis [tenants d’un islam libéral proche du soufisme majoritairement turc] se renforce. L’insatisfaction des Turcs vis-à-vis de la politique syrienne de M. Erdogan n’a pas trop pesé dans les élections municipales de mars, mais la prochaine élection désignera un président de la République dont les pouvoirs seront accrus, notamment en politique extérieure. L’organisation d’une opposition unie derrière un candidat atypique et non belliqueux pourrait déstabiliser M. Erdogan.

D’autant plus que le contexte régional le dessert. La récente et éclatante victoire militaire de l’EIIL a de quoi inquiéter. Pour la Turquie elle signifie trois choses : flirter avec les djihadistes ne prémunit pas contre les attaques terroristes comme le montrent la mise à sac du consulat turc à Mossoul et l’enlèvement d’une centaine de citoyens turcs. Par ailleurs, l’avancée fulgurante des djihadistes fait reculer l’armée irakienne, qui a abandonné la ville de Kirkouk, disputée depuis la chute de Saddam Hussein entre Kurdes, Arabes et Turkmènes, qui la considèrent comme leur berceau historique. La Turquie a de vagues revendications territoriales à son sujet. Mis dans la perspective de l’élection présidentielle à venir, l’enlisement turc en Syrie et l’affaire des otages en Irak devraient peser sur le comportement électoral des Turcs, à moins que M. Erdogan obtienne la libération des otages.

En politique intérieure, les défis qui guettent sa candidature ne sont pas moindres. Le mécontentement général, notamment au sein des classes urbaines séculières, qui se sentent de plus en plus menacées et défiées dans leurs libertés individuelles et jusque dans leur vie privée, ne fait que croître. Sans relever de l’islam politique à proprement parler, des lois récentes visent à moraliser la société et l’espace public.

De manière générale, sa dérive autoritaire semble donner vie à un vrai mouvement d’opposition qui se structure autour du mouvement dit « Gezi » , qui depuis son lancement en juin 2013 ne cesse de se développer. Incarnant diverses tendances sociales et politiques, ce mouvement n’en reste pas moins à prédominante séculière. Cependant, sa force ne suffit pas à ébranler l’icône Erdogan, encore très largement soutenue par une Anatolie globalement conservatrice. Or, c’est là que le choix par l’opposition d’un adversaire qui lui ressemble se révèle judicieux pour le scrutin du mois d’août. Ekmeleddin Ihsanoglu est un musulman pieux modéré, connu sur la scène internationale ou tout au moins dans le monde musulman. Et c’est lui qu’ont choisi les deux formations de l’opposition, le CHP, kémaliste séculier, et le MHP, nationaliste, pour affronter M. Erdogan sur son propre terrain.

Agé de 70 ans et né en Egypte, il est le fils d’un haut cadre ottoman qu’Atatürk avait expulsé avec 150 autres au seul motif qu’ils étaient nostalgiques de l’ancien régime. Fidèle à l’héritage de son père, il a lui aussi cultivé une passion ottomane dans le cadre d’une brillante carrière académique consacrée aux arts et aux sciences turco-ottomanes. Mais M. Ihsanoglu est surtout connu pour avoir été le premier Turc, élu, à la tête de l’Organisation de la conférence islamique, qu’il a dirigée et modernisée entre 2005 et 2014.

Certes novice en politique mais très à l’aise dans la diplomatie internationale, il dispose d’atouts pour faire trébucher le premier ministre turc. Mandaté par le front d’opposition CHP et MHP, il est toutefois suffisamment éloigné de leur base idéologique pour ne pas effrayer le peuple anatolien, qui réserve son vote aux candidats conservateurs et modérés, ce qui est son cas. Calme et posé, il rassure la communauté internationale, lassée et inquiète des vociférations de Recep Tayyip Erdogan.

Tel Abdullah Gül, l’actuel président très aimé des Turcs, Ekmeleddin Ihsanoglu fait figure de sage. A la seule différence qu’il n’a pas eu peur d’affronter M. Erdogan sur son terrain, celui de l’islam conservateur et modéré. Sa victoire dépendra toutefois de son aptitude à surmonter son principal handicap, son inexpérience politique et à maîtriser l’art oratoire aussi bien que son opposant. Son élection dépendra aussi de la capacité de l’opposition à mobiliser leur électorat pour un candidat qui certes n’incarne pas leurs valeurs mais qui est le seul à avoir une chance réelle contre M. Erdogan. Enfin demeure une dernière inconnue, l’attitude des Kurdes en Turquie. La captation d’une partie de cet électorat kurde pourrait faire entrer Ekmeleddin Ihsanoglu dans l’histoire turque en lui permettant de battre Recep Tayyip Erdogan.

* CERI Sciences Po Paris, professeur invité à la Fondation Carnegie à Washington

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