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«L’assimilation? A éviter à tout prix» 15 juillet 2014

Posted by Acturca in Economy / Economie, EU / UE, Immigration, Turkey / Turquie.
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Le Soir (Belgique) mardi 15 juillet 2014, p. 18
Série: 50 ans d’immigration turque (2/4)

Ann-Charlotte Bersipont, Ankara de notre envoyée spéciale

«Ne mutlu türküm diyene», en français dans le texte «Heureux celui qui se dit turc». La phrase trône sur une stèle au milieu de la gare ferroviaire d’Istanbul. Ces quelques mots peuvent sembler anodins, mais prennent tout leur sens quand on sait que des milliers de migrants ont traîné leurs valises dans cet endroit dans les années soixante et septante, pour monter dans un train, direction la Belgique… et le reste de l’Europe.

Heureux celui qui se dit turc, donc. C’est que cette immigration est connue pour être très communautaire (voir Le Soir du 14 juillet). Différents facteurs permettent d’ailleurs d’objectiver cette affirmation (comme le montre l’infographie P.19).

Est-ce à dire que la communauté turque n’est pas intégrée en Europe ou en Belgique? Certainement pas. Mais la question a la particularité d’agiter certaines instances turques, très impliquées dans le suivi de leur diaspora…

Dans la capitale Ankara, nous avons eu l’occasion de rencontrer quelques personnes haut placées. Au siège de l’AKP, le parti du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, le message est clair: «Nous avons toujours poussé les Turcs de la diaspora à éviter l’assimilation, et cela à tout prix. En revanche, nous les incitons à s’intégrer, via l’apprentissage de la langue, par exemple. Mais il est important de pouvoir maintenir un lien fort avec sa culture d’origine. Il est important de préserver la langue turque par exemple, cela ne veut pas dire qu’on exclut l’intégration dans le pays d’accueil.»

Un réservoir de voix conséquent

Stratégiquement, les partis politiques nationaux ont tout intérêt à garder le contact avec les immigrés de nationalité turque: ces derniers représentent un réservoir de voix conséquent, puisqu’ils peuvent voter aux prochaines élections présidentielles, les 10 et 24 août. En Allemagne, notamment, ils sont plus de deux millions et demi…

Le contact avec ces personnes s’effectue notamment via les médias. En Belgique, les membres de la communauté belgo-turque sont près de 70% à suivre la presse de leur contrée d’origine, contre 50% pour les Marocains. «Les autorités publiques peuvent faire passer leurs messages aux Turcs de l’étranger via nos chaînes», explique Ibrahim Sahin, le directeur de la TRT, la télévision publique turque, dont le siège se situe, comme celui de l’AKP, à Ankara.

Avec 15 chaînes de télévision et 18 de radio, gageons que la TRT a de quoi s’occuper. Quant au frein à l’intégration que pourrait représenter la grande consommation de médias en langue turque à l’étranger, le directeur du service public estime que «les pays d’accueil ont un grand rôle à jouer». La suite n’est pas piquée des vers: «Avec votre permission, je remarque également que les dirigeants européens sont parfois assez peu proactifs sur cette question d’intégration. Certains Turcs continuent de s’habiller en Europe comme il y a vingt ans en Turquie en réponse à la discrimination dont ils sont victimes…»

L’intégration n’est pas un mot qui plaît beaucoup à Mehmet Köse, le président des Turcs de l’extérieur. «Que voulez-vous dire exactement par là?», s’exclame l’homme quand on aborde le sujet des liens entre la Turquie et ses immigrés. L’institut a été créé en 2010 et propose une série de services à destination des Turcs vivant à l’étranger. A l’avenir, l’instance pourrait même devenir un ministère, ce qui montre bien le grand intérêt d’Ankara envers ses «exilés».

 

«Les Turcs ont réalisé une intégration en bloc»

Propos recueillis par Ann-Charlotte Bersipont

L’infographie ci-contre donne une série de facteurs objectifs qui permettent d’évaluer l’intégration de deux immigrations simultanées dans le temps mais pourtant très différentes, à savoir la turque et la marocaine. On y remarque plusieurs informations intéressantes: la communauté belgo-turque a davantage tendance à développer ses propres associations, à avoir un cercle d’amis ou des conjoints de la même origine, à suivre la presse dans la langue turque, etc. Altay Manço, psychologue d’origine turque à l’Irfam, l’Institut de recherche, formation et actions sur les migrations, commente ces deux modalités d’immigration.

Marocains et Turcs, deux immigrations très différentes?

Les Turcs ont réalisé une intégration «en bloc». Ils ont créé leurs quartiers, leurs associations, leur système économique en développant, par exemple, une industrie des kebabs. Je parle d’un «melting-pot» à l’américaine. En fait, ces immigrés créent des espaces ou des réseaux commerciaux bien à eux où leur mode de vie devient un avantage relatif les protégeant de la marginalisation économique et culturelle. De leur côté, les Marocains ont davantage parié sur l’«assimilationnisme à la française». Ils ont tenté de s’assimiler via l’école et les diplômes. Or, les taux de chômage sont très élevés et ils souffrent encore énormément de discrimination. Il y a donc une énorme déception dans le chef des immigrés d’origine marocaine, tandis que les Turcs ont, historiquement, toujours été plus méfiants vis-à-vis de l’éducation. On voit dans les chiffres que les Marocains se sentent plus discriminés que les Turcs, ce qui n’est pas étonnant puisqu’ils ont beaucoup investi et ont été déçus…

p. 19

Ce ne sont que des tendances types…

Bien entendu. Il y a des exceptions nombreuses dans les deux cas. On peut encore dire qu’économiquement, le modèle dit turc semble plus lucratif… Je n’en fais pas pour autant l’apologie: des réflexes de fermeture subsistent et sont difficiles à dépasser. Tout se passe comme si certains groupes immigrés se sont économiquement adaptés mais restent éloignés culturellement des autres communautés. Cela donne l’image de voisins qui sont tous «mitoyens» les uns des autres et non «citoyens» les uns AVEC les autres. Je fais référence à la pauvreté des échanges, de la compréhension, de la solidarité et des interactions entre populations différentes dans certaines villes. J’appelle cela une maison de Turcs: ses habitants ont oublié de poser les portes et les fenêtres.

Un décloisonnement est souhaitable?

Oui, la société doit se décloisonner. Et cela passe déjà au niveau de la gouvernance politique, locale et nationale.

 

en Allemagne Génération Özil, le joueur de foot symbole de la réussite des immigrés turcs

Christophe Bourdoiseau, Berlin De notre correspondant

Lors de la Coupe du monde de football en Allemagne, en 2006, les Turcs avaient tous hissé des drapeaux allemands à leurs fenêtres et sur leurs voitures! Tout le monde avait été époustouflé par le soutien de la première communauté étrangère à la «Mannschaft». Les Turcs avaient montré – le temps d’un grand événement sportif – qu’elle était heureuse de vivre dans «son» pays.

Si l’on en croit les sondages, 90% des Allemands d’origine turque -2,5 millions selon les chiffres du ministère de l’Intérieur- se sentent bien dans «leur» pays. «Si certains jeunes ne s’identifient pas tout à fait à l’Allemagne, ils se sentent bien intégrés. Ils sont fiers de leur quartier», ajoute Kenan Kolat, le président de la communauté turque en Allemagne.

Les bonnes relations entre les communautés sont parfois assombries par les «crimes d’honneur» ou par les assassinats racistes. Actuellement, le procès d’un groupuscule d’extrême droite accusé d’avoir participé à l’exécution sommaire de huit Turcs entre 2000 et 2006 a rappelé que le danger néonazi n’était pas écarté. Le souvenir des crimes xénophobes de Solingen, le 29 mai 1993, reste imprimé dans toutes les têtes. Trois néonazis avaient tué cinq membres d’une famille turque en mettant le feu à leur maison.

Même s’il reste des obstacles (dans la formation notamment), la deuxième et la troisième génération ont réussi leur intégration. Selon la chambre de commerce germano-turque, 80.000 entreprises sont dirigées par des Allemands d’origine turque. Ils réalisent quelque 35 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploient plus de 400.000 personnes.

Le «droit du sang» enterré

Par ailleurs, l’Allemagne a beaucoup changé vis-à-vis des «étrangers». Depuis dix ans, elle regarde en face ses immigrés. Les conservateurs du parti chrétien-démocrate (CDU) ont pris conscience que les Turcs d’Allemagne ne retourneraient pas «chez eux». Par ailleurs, le nouveau code de la nationalité a enterré définitivement la notion du «droit du sang» pour permettre à des milliers de Turcs de choisir le passeport allemand. Depuis quelques semaines, ils ne sont plus obligés de renoncer à la double nationalité.

p. 19

Le symbole de la réussite des enfants d’immigrés turcs est Mesut Özil, le milieu de terrain de l’équipe nationale. Il récite des versets du Coran avant le jeu sans choquer personne. C’est un changement de taille dans cette Allemagne qui était encore hermétique aux mélanges des cultures jusqu’à la fin des années 90. «L’islam fait partie de l’Allemagne», avait déclaré en 2010 l’ancien président de la République, le conservateur Christian Wulff.

Les écologistes ont élu le premier président de parti issu de l’immigration. Cem Özdemir entretient même avec fierté son accent régional (le souabe). «Je suis un Souabe anatolien», plaisante-t-il.

Dans la culture, Sibel Kekilli est une grande star du grand et du petit écran. Elle a eu le premier rôle dans le film Gegen die Wand, mis en scène par un autre germano-turc, Fatih Akin, et qui a remporté en 2004 l’Ours d’Or du festival du cinéma de Berlin. Aujourd’hui, elle est commissaire de police dans la plus grande série télévisée allemande.

La Turquie est enfin une question de politique intérieure. «Lorsque Özil marque un but, tout le monde se réjouit! En Turquie comme en Allemagne», ironise Recep Erdogan, le Premier ministre turc, qui vient régulièrement faire campagne en Allemagne pour mobiliser les expatriés. Quand on sait que les derniers scrutins se sont décidés avec seulement quelques milliers de voix d’avance, les électeurs d’origine turque ne peuvent plus être ignorés. En Allemagne comme en Turquie.

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