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Istanbul, l’obsession d’Erdogan 29 mai 2014

Posted by Acturca in Economy / Economie, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21713, jeudi 29 mai 2014, p. 14

Laure Marchand, Istanbul

Maire de la mégapole dans les années 1990, premier ministre et sans doute bientôt président de la République turque, Recep Tayyip Erdogan a multiplié, jusqu’à la démesure, les chantiers dans « sa » ville, pour façonner sa légende et alimenter ses réseaux. Il y a un an, les défenseurs du parc Gezi se sont révoltés.

Ali Agaoglu chevauche un destrier blanc dans la forêt de Fatih, du nom du sultan qui a ravi Constantinople aux Byzantins. La fière cavalcade du roi turc de la construction, censée rappeler celle du glorieux souverain ottoman, est une publicité pour un gigantesque complexe immobilier baptisé 1453, en référence à l’année de la conquête de la ville. À la lisière d’Istanbul, les arbres cèdent la place à des tours, qui semblent ne jamais finir de prendre de la hauteur. Une avenue commerçante de 1 453 mètres, des restaurants, un centre pour les défilés de mode, « le plus grand centre de fitness d’Europe » , des salles de concert et de congrès, des piscines, des supermarchés…

La mini-ville accueillera 18 000 habitants. Les immenses duplex, qui plaisent tant à la clientèle des pays du Golfe, ont déjà tous trouvé preneurs. Les appartements avec terrasse, dont le prix peut tout de même dépasser un million d’euros, s’écoulent également comme des petits pains. « 90 % de la première tranche, qui sera livrée en 2015, a déjà été vendue » , vante le dynamique agent immobilier, qui ne dit pas un mot d’un arrêt du Conseil d’État ordonnant l’arrêt des travaux, le mois dernier.

Mardi, au lendemain de notre visite, ce rêve immobilier, qui promet « une nouvelle ère de bonheur » aux acheteurs potentiels, a été endeuillé par la chute mortelle d’un ouvrier sur le chantier. Depuis, ses deux mille collègues ont brûlé des machines et sont en grève pour dénoncer leurs conditions de travail.

1453 symbolise à la fois la construction effrénée, qui avale forêts, zones protégées, terrains publics de la métropole turque, et la collusion entre le secteur du BTP et le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Ali Agaoglu faisait partie des proches du premier ministre qui ont été arrêtés, en décembre, dans le cadre d’une vaste enquête de corruption qui touche le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir.

Désastre environnemental

Le premier anniversaire de Gezi, la grande révolte contre les dérives autoritaires du chef du gouvernement, sera célébré samedi. Le développement sauvage imposé à Istanbul a été le détonateur de la colère de centaines de milliers de Turcs. C’est, au centre de la ville, le sort du petit parc de Gezi, promis aux bulldozers par les autorités, qui les a poussés à descendre dans la rue. Depuis, le gouvernement n’a pas osé déraciner les arbres pour flanquer la place centrale de la ville d’un centre commercial comme cela était prévu. Mais il n’a pas reculé sur sa politique contestée d’aménagement d’Istanbul, déclinaison urbaine de ses pratiques autocratiques. Les « grands travaux » décrétée par Recep Tayyip Erdogan, maire d’Istanbul dans les années 1990, se sont même accélérés.

La colline de Çamlica, qui surplombe le Bosphore, est un des derniers poumons verts de la rive asiatique. Les longues mandibules des grues sont visibles à des kilomètres à la ronde. Une mosquée commandée par le premier ministre, bunker de béton prévu pour 30 000 fidèles, est en construction. Aux pieds de ses minarets, qui seront plus hauts que ceux de Médine, assurent les architectes, un centre commercial attendra les croyants à la sortie de la prière. L’ancien édile d’Istanbul est toujours le maître de la ville, et il veut que cela se voie.

La première visite de Recep Tayyip Erdogan dans la foulée de la victoire de son Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections locales le 30 mars a été pour le chantier du troisième pont qui doit enjamber le Bosphore. Quoi de mieux qu’un survol en hélicoptère très médiatisé pour signifier qu’il se soucie comme d’une guigne des nombreuses controverses ? Celle concernant le nom de l’édifice tout d’abord : Yavuz Selim, sultan resté célèbre pour avoir fait massacrer au XVIe siècle des alévis, une minorité musulmane turque. Et ensuite celle du désastre environnemental annoncé.

Un « projet fou »

Une saignée balafre la forêt de part et d’autre du futur pont. Ce tracé de la nouvelle autoroute rendra inéluctable l’étalement urbain vers la mer Noire. C’est également dans cette zone que le troisième aéroport sera situé. Deux millions d’arbres doivent être coupés. « Or la majorité des ressources en eau de la ville se trouve dans ces forêts, insiste Yoann Morvan, chercheur en études urbaines associé à l’Institut français d’études anatoliennes. Les réserves vont être définitivement souillées. » Enfin, le « projet fou » du premier ministre, comme il se plaît lui-même à le qualifier, semble refaire surface. La presse a dévoilé cette semaine le nouveau tracé du canal. Il s’agit d’un détroit artificiel d’une quarantaine de kilomètres entre la mer Noire et la mer de Marmara, sur la rive européenne. Ce Bosphore parallèle pourrait entraîner une baisse du niveau de la mer Noire et une modification de sa salinité. « Les pays riverains risquent de réclamer des dommages et intérêts » , met en garde le professeur de géologie Hüseyin Öztürk, dans l’hebdomadaire Yasam.

La spéculation fait d’ores et déjà flamber les prix des terrains concernés par cette transformation à marche forcée. Des quartiers entiers doivent sortir de terre. « Ces grands travaux n’ont aucune utilité, déplore Ömer Madra, sauf à assurer une rente à une oligarchie. » Inlassablement, depuis vingt ans, le directeur d’Açik Radyo aiguise, sur les ondes radiophoniques, les consciences des Stambouliotes sur les périls environnementaux et urbains qui les menacent : « C’est la tragédie d’Istanbul. »

Les raids anticorruption, lancés en décembre dans l’entourage du premier ministre, ont renforcé les soupçons sur un clientélisme généralisé alimenté par le secteur de la construction. « Les enquêtes montrent clairement une redistribution entre les promoteurs, des bureaucrates de l’AKP et Erdogan en personne » , déclare Ömer Madra. Une des enquêtes concernait des fraudes à grande échelle sur les marchés publics immobiliers et le non-respect des zones protégées. Parmi les personnes mises en cause, on trouvait, aux côtés du magnat de la construction, Ali Agaoglu, le fils du ministre chargé de l’Aménagement urbain. Contraint à la démission, ce dernier a déclaré, dans un accès de rage, que les aménagements visés dans les enquêtes avaient été approuvés par le premier ministre.

Le maire de l’arrondissement de Fatih, dans la péninsule historique de la ville, est, lui, soupçonné d’avoir délivré des permis de construire qui mettent en danger la sécurité du Marmaray, le tunnel ferroviaire passant sous le Bosphore. La justice voulait également entendre le patron du holding Cengiz Insaat, proche de Bilal, un des fils d’Erdogan. L’entreprise fait partie du consortium qui a remporté l’appel d’offres du troisième aéroport, pour un montant de 30 milliards de dollars. Le refus opportun de la police de procéder aux interpellations a permis d’éviter in extremis son audition.

Toki, l’Administration de développement du logement, apparaît comme la pièce maîtresse de ce système. L’institution, placée sous la responsabilité du chef du gouvernement, vend des terrains publics à des promoteurs privés dans la plus grande opacité. Censée promouvoir l’habitat bon marché, on la retrouve dans les projets de luxe, comme celui de 1453. Mais les Stambouliotes n’auront sans doute pas l’occasion d’en apprendre davantage sur les conditions d’attribution des permis et des marchés. Début mai, le nouveau procureur chargé du volet immobilier des enquêtes de corruption a abandonné les charges contre les soixante suspects.

Un scénario à l’espagnole

La décennie de croissance économique sous le règne de l’AKP repose en grande partie sur cette frénésie bâtisseuse. À l’autre bout de la chaîne, la curée immobilière profite également aux classes populaires. « Cela crée des emplois pour l’électorat d’Erdogan, précise Murat Güvenç, directeur du Centre d’études urbaines à l’université Sehir. À première vue, on est dans un système d’économie politique ad infinitum. Depuis Haussmann, on sait qu’il s’agit d’une solution à court terme. Elle ne peut pas durer socialement, politiquement, écologiquement. » Des économistes pointent la menace d’un scénario à l’espagnole, avec l’éclatement d’une bulle immobilière. Au premier trimestre 2014, le nombre de permis de construire a augmenté de plus de 70 %, alors que les ventes immobilières ont baissé de 10 % dans le pays, selon l’Institut turc des statistiques.

Mais Recep Tayyip Erdogan a les yeux rivés sur le calendrier de la République turque, dont le centenaire sera célébré en 2023. D’ici là, il ambitionne de faire passer la population d’Istanbul, déjà forte de 14 millions d’habitants, à 20 millions. Des villes satellites sont d’ores et déjà planifiées. « Il faut faire grossir Istanbul coûte que coûte, s’étendre sans limite pour rivaliser avec Mexico ou Sao Paulo, c’est hallucinant » , résume Yoann Morvan. Pollution, embouteillages monstres… La métropole à la démographie galopante se heurte déjà à tous les défis des conurbations des pays émergents. « Cet objectif de population renvoie à des rêves de grandeur » , ajoute-t-il. Maire d’Istanbul dans les années 1990, premier ministre depuis 2003, probable président de la République en août prochain, Erdogan est lancé dans une insatiable conquête.

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