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Comment le « sauvetage » de Chypre a ouvert la voie à la nouvelle guerre froide 20 mars 2014

Posted by Acturca in Economy / Economie, EU / UE, History / Histoire, Russia / Russie, USA / Etats-Unis.
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La Tribune (France), no. 5393, jeudi 20 mars 2014, p. 26

Romaric Godin

Voici un an, les déposants chypriotes devaient renflouer leurs banques. Une décision prise pour sauvegarder les contribuables européens, mais qui a ouvert la voie à la confrontation avec Moscou. Vladimir Poutine doit encore s’en souvenir.

Les sanctions économiques européennes n’auront donc pas impressionné Vladimir Poutine. Le président russe a annoncé mardi l’annexion de la Crimée, tandis que les forces pro-russes s’emparent des positions militaires ukrainiennes dans la péninsule. Mais comment pouvait-il en être autrement, alors même que la Russie est déjà victime depuis une année de sanctions qui ne disent pas leur nom. De sanctions bien plus gênantes pour l’économie russe que le simple gel d’avoirs de quelques oligarques.

De quoi s’agit-il ? Du « sauvetage » de Chypre, bien évidemment. Voici un an jour pour jour, l’Europe organisait en effet le gel de fait de plusieurs dizaines de milliards d’euros de fonds russes. Sans que la Russie n’ait donné de raisons directes de devoir alors subir de telles représailles.

Chypre et la Russie

Rappelons les faits. Chypre est, depuis la fin de l’URSS, la porte d’entrée des fonds russes vers l’occident. La faible fiscalité, les compétences légales et financières du pays, sa structure juridique proche de celle du Royaume-Uni, sa stabilité monétaire, les rendements offerts et une certaine opacité ont concouru à faire de Chypre un « tuyau » pour l’argent russe. L’argent déposé à Chypre était souvent réinvesti en Russie ou en Ukraine.

L’impact de la restructuration de la dette grecque

Les deux grandes banques chypriotes, la Laïki et la Bank of Cyprus (BoC), chargés de dépôts russes, ont investi tous azimuts, souvent inconsidérément. Aussi se sont-elles gorgées de dette grecque. Lorsque, en mars 2012, les Européens ont décidé de restructurer la dette grecque détenue par les créanciers privés, les deux banques de l’île ont figuré parmi les premières victimes. Incapables de faire face, leur existence n’a plus tenu qu’au programme de la BCE d’accès à la liquidité d’urgence.

Le choix de Berlin de « faire payer les Russes »

La Russie, qui avait prêté en 2011 2,5 milliards d’euros à Nicosie, était alors en droit d’attendre que les Européens assumassent leurs actes et sauvassent les banques chypriotes. Mais, de leur côté, les Européens espéraient, sans le dire, que le Kremlin vînt au secours de ses propres déposants. La pression était notamment forte dans ce sens à Berlin. Angela Merkel savait qu’elle devrait s’allier après les élections du 22 septembre 2013 avec les Sociaux-démocrates qui réclamaient de faire « payer les riches Russes. » Elle savait aussi que la campagne allait être marquée par l’émergence d’un parti anti-euro et que sa population refuserait de garantir un nouveau plan d’aide sans « compensations. » La chancelière était donc décidée à faire payer les Russes pour les banques chypriotes pour préserver les intérêts du sacro-saint contribuable allemand.

Le blocage des fonds russes

En avril 2013, l’Europe impose donc, non sans mal, ses choix : une aide « minimale » du MES et du FMI et une contribution considérable des déposants de plus de 100.000 euros. Les fonds de ces derniers sont soit gardés sous séquestre, soit convertis unilatéralement en actions de la Bank of Cyprus, seul établissement survivant. Actions qui ne sont évidemment pas négociables pour l’instant sur le marché. Pour assurer le succès de l’opération, un contrôle des changes a été instauré et est encore en vigueur, qui empêche le rapatriement des fonds pour les investisseurs étrangers.

Impact économique

Très clairement, donc, les Européens ont voulu « faire payer les Russes » et ont disposé de l’argent russe à leur convenance. L’impact économique de ces mesures sur la Russie et l’Ukraine, deux pays où Chypre était respectivement le premier et le deuxième investisseur, est difficile à estimer. Il n’a cependant pas été nul. En 2012 (dernier chiffre disponible), selon l’agence russe de statistiques, 16 milliards de dollars (environ 11,4 milliards d’euros) avaient été investis en Russie, soit 10 % du total des investissements directs étrangers.

A Moscou, on a pu prendre ce « sauvetage chypriote » comme une déclaration de guerre économique. Et une défaite. La prochaine bataille se jouait évidemment en Ukraine avec le traité d’association avec l’Union européenne. Logiquement, Vladimir Poutine ne pouvait accepter, après la défaite chypriote, de reculer encore en Ukraine. D’où l’offre d’une aide de 50 milliards d’euros au gouvernement Ianoukovitch et son refus du changement de régime à Kiev.

L’obsession de Vladimir Poutine

Mais l’impact de l’affaire chypriote est peut-être moins économique que politique et moral. La Russie a ressenti l’utilisation des fonds russes pour « éponger » les erreurs des Européens et assurer la stratégie électorale d’Angela Merkel comme une humiliation. Or, cette idée que l’occident méprise la Russie obsède autant Vladimir Poutine que le bien-être des contribuables souabes hante les nuits d’Angela Merkel. Pour preuve, on lira cette description d’un dîner d’un journaliste américain avec le président russe. « Ce qui me frappa le plus durant la conversation, note Adi Ignatius qui a rencontré Vladimir Poutine en 2005, ce fut à quel point Poutine est occupé et sans nul doute motivé par la conviction que l’Occident regarde avec mépris les Russes. » Plus tard, le maître du Kremlin explique : « tout le monde pense que c’est bien de pincer les Russes. Ils sont encore un peu sauvages, ou ils viennent juste de descendre des arbres et probablement, ils ont besoin de se peigner et de nettoyer leur barbe… »

Faire respecter la Russie

Le traitement affligé aux déposants russes à Chypre n’a pu que confirmer le président russe dans cette opinion. D’autant que pour des raisons de communication, les Européens ont entretenu l’image du déposant russe à Chypre comme une sorte de mafieux criminel, véhiculée à l’envi par les médias occidentaux. Une image qui, évidemment, justifiait toutes les expropriations. Il serait naïf de penser que le souvenir de cette humiliation et que la confirmation de l’obsession du président russe offerte par les Européens n’ait pas eu de conséquences lors de la crise ukrainienne. Le Kremlin aura, cette fois, été décidé à rappeler à l’Occident la puissance russe pour, finalement, s’en faire « respecter. »

La double erreur allemande

L’histoire devra sans doute un jour revenir en détail sur l’influence des choix imposés par Berlin tant lors de la restructuration de la dette grecque que lors du plan chypriote sur les événements qui se déroulent aujourd’hui en Crimée et en Ukraine. Mais il est évident que cette influence n’a pas été mince. A présent, l’Europe est coincée par sa dépendance au gaz russe. La vision à courte vue de Berlin a réveillé l’ours russe. Le faire rentrer dans sa grotte ne sera pas aisé.

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