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Turquie – Union européenne : sortir du numéro de clowns tristes 3 avril 2013

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Libération (France) 3 avril 2013, p. 22                                                                         Türkçe

Jean-François Bayart *

En repoussant aux calendes chypriotes l’éventualité d’une adhésion de la Turquie, l’Union européenne (UE) a fini par créer une situation dont elle pourrait bien se repentir dans les prochaines années. Comme l’aurait pronostiqué, en février, Günther Öttinger, le commissaire européen à l’énergie, selon les propos que lui prête Bild, «dans dix ans une femme ou un homme Premier ministre allemand ira à genoux avec son homologue français jusqu’à Ankara pour demander gentiment : « Chers amis, venez chez nous. »»

Le blocage de la candidature turque, au moment même où l’AKP, le parti du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, imposait à l’armée sa suprématie, en 2007, a contribué au ralentissement des réformes de mise à niveau du pays par rapport aux critères de Copenhague et, surtout, a privé l’UE de toute capacité d’influer sur sa partenaire, y compris dans le domaine des droits de l’homme. Dans le même temps, le marasme économique de l’Europe et la crise de l’euro rendaient, à tort ou à raison, la perspective de l’adhésion moins désirable pour une large partie de l’opinion publique turque qu’exaspéraient les vexations et l’hypocrisie de l’Union à son égard : le pourcentage des personnes interrogées favorables à l’adhésion est tombé en quelques années de 80 % à 30 % et en juin il ne restait plus que 17 % des personnes interrogées qui croyaient encore à cette possibilité (contre 34,8 % en 2011 et 78 % en 2004).

Ce qui était prévisible devient réalité. La Turquie, qui se sent pousser des ailes, est séduite par une stratégie de free rider. Il ne faut en exagérer ni la portée diplomatique ni les conséquences économiques. Le marché unique est irremplaçable pour les exportateurs turcs et indispensable au développement de leur capacité industrielle sous la forme de joint-ventures et de transferts de technologies. Mais cette évolution pourrait bouleverser la donne géostratégique au détriment des intérêts du Vieux Continent.

Tout d’abord, en termes de sécurité : on ne peut exclure que la Turquie caresse à son tour des visées atomiques militaires dès lors que son ancrage à l’Europe se distendrait et qu’elle vit dans un environnement très nucléarisé. Ensuite, elle pourrait être tentée d’utiliser au mieux de ses intérêts nationaux sa position de hub énergétique de l’Europe et de château d’eau du Proche et du Moyen-Orient. Enfin, elle pourrait instituer avec la Russie poutinienne un axe stratégique qui conforterait formidablement la mise régionale de celle-ci, une fois levée l’hypothèque du régime Al-Assad.

D’ores et déjà, 46 % des personnes interrogées en juin 2012 estimaient qu’une union «avec les pays voisins et en particulier avec la Russie» constituait la meilleure solution de rechange à une adhésion à l’UE, adhésion dont 33 % des personnes interrogées estimaient désormais qu’elle «n’apporterait rien». La crise syrienne a certes provoqué une tension entre Ankara et Moscou. Mais cette dernière est de toute évidence temporaire et de peu de poids au regard des échanges commerciaux en pleine progression (de 30 à 35 milliards de dollars en 2011-2012), de la complémentarité des deux pays dans le domaine énergétique, et de l’intensité de leur dialogue diplomatique : Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine se sont rencontrés à trente reprises depuis leurs accessions respectives au pouvoir. Ce n’est donc pas dans le vide, et par pure provocation, que le Premier ministre a soulevé, au début de l’année, l’hypothèse d’une adhésion de la Turquie à l’Organisation de coopération économique, dite de «Shanghai», même s’il faut faire la part du bluff ou du chantage politique.

Le manque à gagner diplomatique et idéologique, pour le soft power européen, d’une telle distanciation de la Turquie, à un moment où celle-ci s’érige en modèle pour le monde arabe en proie aux frimas du printemps, serait incalculable. L’UE doit faire vite si elle entend conjurer cette dérive, et renouer d’autant plus rapidement une relation de confiance avec la Turquie que le renouvellement des générations ne lui est pas favorable : l’élite politique qui s’est identifiée à la cause européenne est en train de passer la main et ses successeurs ont été socialisés dans un autre monde que celui de Jean Monnet, de Konrad Adenauer ou de François Mitterrand. En outre, l’Europe dans son ensemble est à nouveau en proie aux vieux démons du nationalisme et de la rétraction identitaire, qu’elle ne devrait pas flatter ou provoquer outre-Bosphore sous peine d’avoir fort à faire.

Lors de l’inauguration des nouveaux locaux de l’ambassade de Turquie à Berlin, à la fin du mois d’octobre, Recep Tayyip Erdogan a certes réitéré sa «détermination» à mener à bonne fin le processus d’adhésion tout en fixant la date butoir de 2023 pour celle-ci – «l’Union européenne perdra la Turquie si elle ne lui accorde pas l’adhésion d’ici à 2023» – et en regrettant que son pays ne soit plus invité aux sommets des chefs d’État et de gouvernement de l’UE depuis le départ de Gerhard Schröder et de Jacques Chirac. Mais il est sans doute plus significatif que le Premier ministre n’ait pas eu un seul mot pour l’Europe dans son discours d’ouverture du congrès de l’AKP, le 31 octobre, un «oubli» que Abdullah Gül s’efforça de combler le lendemain au cours de son allocution lors de la rentrée parlementaire.

L’europhobie est maintenant de mise pour certains responsables. Sans doute ces propos traduisent-ils un dépit amoureux. Mais, en diplomatie comme en amour, dire, c’est souvent faire, et les énoncés ont une certaine performativité. Le risque est qu’ils engendrent à terme un effet d’irréversibilité et provoquent en Méditerranée orientale une nouvelle configuration qui ne serait à l’avantage ni des intérêts de l’UE ni de la cause démocratique en Turquie, sans même parler des conséquences désastreuses qu’elle pourrait avoir dans les Balkans, dans le Caucase du Sud ou aux Proche et Moyen-Orient.

Les Européens de l’Ouest épris de démocratie en viendraient vite à regretter la «synthèse turco-islamique» dans laquelle se reconnaissaient les tenants de l’autoritarisme néokémaliste. C’est bien un chapitre crucial de l’histoire des relations entre la Turquie et l’Europe de l’Ouest qui menace d’être fermé si d’autres «chapitres», plus anecdotiques, ne sont pas ouverts rapidement, dans le cadre des négociations d’adhésion à l’Union, et si aucune réponse politique d’envergure n’est apportée au malaise ou à la morosité actuels. Il ne suffira pas de prolonger le mauvais numéro de clowns tristes qu’est devenu le traitement diplomatique de la candidature de la Turquie à l’UE, et dont le public s’est lassé.

Or, la fenêtre d’opportunité se resserre dangereusement au fur et à mesure que l’on s’approche de l’échéance majeure de l’élection présidentielle en Turquie, en 2014, et de la commémoration du génocide des Arméniens, en 2015 – deux événements éminemment propices à tous les dérapages nationalistes et populistes. Il est heureux que le président de la République française ait levé le veto de son prédécesseur et permis la relance des négociations d’adhésion, sous la présidence irlandaise, dans l’attente de sa visite officielle à Ankara. Ce dégel n’est pas passé inaperçu en Turquie. Néanmoins, il faudra plus que ce demi-geste de bonne volonté pour rattraper une décennie perdue.

* Directeur de recherches au CNRS (Sciences-Po-Ceri)

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