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Qu’elle était douce, la Jérusalem de la Belle Epoque ! 11 janvier 2013

Posted by Acturca in Books / Livres, History / Histoire, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) vendredi 11 janvier 2013, p. LIV7
Monde des livres

Nicolas Weill

Spécialiste de la Ville sainte, Vincent Lemire rappelle l’harmonie qui régnait entre musulmans, juifs et chrétiens à la fin de la période ottomane

Jérusalem, point de friction spirituel et géopolitique sans doute le plus sensible du globe, compte avec Vincent Lemire un de ses historiens les plus originaux. En 2011, dans une admirable Soif de Jérusalem. Essai d’hydrohistoire. 1840- 1948 (Publications de la Sorbonne), ce chercheur avait déjà abordé l’histoire récente de la Ville sainte à travers son manque lancinant d’eau potable et les moyens d’y remédier. Dans son nouveau livre, ce maître de conférences à l’université Paris-Est, spécialiste des espaces urbains, fait revivre cette cité en une période – bien nommée « Belle Epoque » – où les clivages ethniques et religieux n’avaient pas la force et l’évidence qu’ils revêtent aujourd’hui.

L’auteur entend en effet montrer, sans excès de naïveté, qu’à la dernière période de gouvernement ottoman de Jérusalem, au tournant du XXe siècle, la ville avait non seulement amorcé son entrée dans la modernité (inauguration de la ligne de chemin de fer Jaffa-Jérusalem, développement urbain hors les murailles de Soliman édifiées au XVIe siècle, tramway, adductions d’eau, etc.) mais qu’elle vivait sous un régime de coopération, voire d’interaction communautaire, dont il ne cache pas qu’il est plein d’enseignements pour aujourd’hui.

Avec sa municipalité où musulmans et non-musulmans étaient représentés (selon un suffrage censitaire) à parts égales, avec ses gouverneurs impliqués dans la vie de leur cité, à mille lieues des stéréotypes véhiculés par la littérature occidentale du pacha débraillé et ventripotent, une « identité citadine » a fini par se former, au-delà des appartenances confessionnelles. Cette identité a su transcender un temps les affrontements entre groupes nationaux qui allaient suivre et devaient aboutir, sous le Mandat britannique (1917-1948), à l’éclatement de la municipalité entre juifs et Arabes en 1934 et à la division de la ville entre ouest et est. Une division qui perdure en dépit des « réunifications » proclamées. La démonstration est-elle toujours convaincante ? Elle est solidement étayée par l’exploitation des archives municipales de Jérusalem, rédigées en osmanli (du turc écrit en caractères arabes). La récente réhabilitation du passé ottoman dans une Turquie post-kémaliste a poussé les historiens à exhumer ce genre de documents qui projettent sur le passé du Proche-Orient un nouvel éclairage; le travail de Vincent Lemire s’inscrit dans ce courant.

Invention de cartographes

L’auteur démontre avec brio que la quadripartition de la Vieille Ville en quartiers chrétien, musulman, arménien et juif est une invention des cartographes britanniques ou allemands du XIXe siècle; elle ne recoupait nullement la réalité d’un habitat beaucoup plus complexe et partagé qu’on ne le croyait. Cette « hybridité » oubliée culmine lorsque, à l’occasion de la révolution des Jeunes-Turcs de 1908, une délégation de juifs orthodoxes est accueillie en grande pompe et avec transport par les imams de la mosquée d’Omar, troisième lieu saint de l’islam, pour célébrer les temps nouveaux. Evénement largement impensable en 2013 !

En revanche, des répétitions alourdissent l’ouvrage (est-il ainsi utile de signaler à plusieurs reprises que « Jérusalem est une ville de pierre et de chair mais aussi d’encre et de papier » ?). Surtout, l’auteur donne l’impression de s’abandonner parfois à son enthousiasme. Il évoque rapidement que l’ottomanisme Jeunes-Turcs n’a pas comporté que l’universalisme, le modernisme et l’imitation du sacro-saint modèle français. Il y en eut aussi une version nationaliste et « turquiste » dont les Arméniens de Jérusalem, notamment, subiront quelques conséquences, à la veille de la première guerre mondiale.

Le conflit de 1914-1918 précipite ce beau rêve de cohabitation pacifique dans l’abîme; les Britanniques renforceront les polarités communautaires au nom du principe colonial « diviser pour régner ». Comment aurait évolué le futur à jamais passé de la Jérusalem à la fois moderne et ottomane : voilà qui est incertain. Mais on peut partager avec l’auteur le message d’espoir qu’il recèle.

Jérusalem 1900. La Ville sainte à l'âge des possibles,
 de Vincent Lemire, Armand Colin, 254 p., 23,60 €.

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