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Le musée aux mille pages 28 avril 2012

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) samedi 28 avril 2012, p. ARH2
Culture & idées

Guillaume Perrier, Istanbul, correspondance

Le Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk inaugure, à Istanbul, un lieu d’exposition privé dans lequel il a patiemment assemblé les objets décrits dans son livre « Le Musée de l’Innocence ».

C’est une grande maison peinte d’un rouge sombre, dans le quartier bohème de Çukurcuma. Une bâtisse que le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk a achetée pour une bouchée de pain en 1999, « dans le but d’y camper l’histoire d’une famille imaginaire dans un quartier d’Istanbul », dit-il. Il y a conçu un musée, inauguré et ouvert au public le samedi 28 avril.

Depuis des mois déjà, les curieux et les lecteurs incollables de ses livres viennent sonner à la porte, impatients de découvrir l’univers de l’écrivain stambouliote, niché dans un entrelacs de rues étroites dans lesquelles subsistent çà et là quelques vieilles demeures en bois. Des rues qu’il arpentait dans les années 1990. « A l’époque, j’écrivais Mon nom est Rouge. J’amenais ma fille à l’école française, chaque matin, et je me promenais à une heure où tout était silencieux. J’allais vers mon bureau en songeant à ce que j’allais écrire », se souvient-il.

Dans son imagination vagabonde, cette maison, située entre un hammam de quartier et une enfilade de brocanteurs, devient celle de Kemal, le héros d’un futur roman. « Simultanément, j’ai commencé à penser au roman et au musée comme deux facettes d’une même narration. Je me suis documenté sur ces rues, ces échoppes que je voulais décrire. » L’idée a pris forme avec le Musée de l’innocence. C’est d’abord le titre qu’il donne au livre publié en 2008 et traduit en français en 2011 chez Gallimard. Un grand roman d’amour, une fresque mélo, salué par la critique comme l’un des meilleurs Pamuk, le premier paru après son Nobel de 2006.

Mais la vision du récit ne se concrétise pleinement qu’avec cet étrange lieu d’exposition qui porte le même nom que le roman. Pourtant, ce Musée de l’innocence n’est pas le musée du roman. « Ce n’est pas pour faire fructifier le succès du roman, se défend Pamuk. Au départ, je voulais ouvrir le musée le jour de la sortie du livre, qui devait être comme un catalogue de musée annoté. En fait, je l’ai écrit comme un roman classique du XIXe siècle, tout en continuant à penser au musée. »

Sur les deux étages (350 m2 en tout) de cette collection très personnelle, Orhan Pamuk expose les objets qui jalonnent le récit de l’amour impossible de Kemal pour Füsün. En haut, une petite chambre, monacale et austère, est le repaire du personnage principal. Quatre-vingt-trois vitrines se succèdent, chacune correspondant à un chapitre du roman. Ces 83 natures mortes, assemblées et composées par l’écrivain, qui s’est fait aider d’un architecte allemand, sont clairement inspirées des cabinets de curiosités du XVIIIe siècle.

Dans une vitrine, des petites bouteilles d’eau de Cologne, dont les Turcs s’aspergent en sortant du restaurant. Dans l’autre, la râpe à coings qui surgit dans le roman au chapitre « C’est quoi ce machin ? ». Kemal est alors arrêté par des soldats, au coin d’un bordel, à deux pas de la place Taksim, avec ce drôle d’instrument forcément suspect aux yeux des militaires. Ailleurs, les 4 213 mégots fumés par Füsün, la jeune femme dont Kemal est éperdument amoureux. Ce dernier récupère chacun de ses mégots « dont l’une des extrémités touchait ses lèvres de rose, entrait dans sa bouche, s’humidifiait au contact de sa langue ».

Une autre vitrine serait le vide-poches imaginaire de son père qu’il reconstitue, avec tous les petits objets insignifiants du quotidien : une carte d’assurance automobile, une boîte d’allumettes, un flacon d’eau de toilette et des clés qui n’ouvrent plus aucune porte. « Ce sont les objets que l’on retrouve à la mort de quelqu’un, ces choses mystérieuses qu’un père détient, avec ses odeurs. C’est mon idée du père qui est exposée là », précise Orhan Pamuk. On explore aussi les vacances à Uludag, station de sports d’hiver de la bonne société d’Istanbul. On ressent l’atmosphère des restaurants et des cinémas du quartier de Beyoglu… tous les codes et les rites propres à cette haute bourgeoisie laïque, dans laquelle Pamuk a baigné et qu’il dépeint avec tant de justesse dans ses romans.

Au long du parcours, on retrouve les verres de raki ou de thé que consomme volontiers le héros, les bouteilles de limonade « Meltem », une marque inventée par Pamuk, ou encore une multitude de babioles et de factures provenant de l’hôtel Fatih, lui aussi créé de toutes pièces. « Je veux montrer la porosité de la frontière entre l’imaginaire et le réel. Les objets sont entre le rêve et la réalité. (…) Ce n’est pas un musée qui fige les objets du roman. C’est un lieu poétique et artistique. A petite échelle, c’est un peu un musée de la vie quotidienne urbaine et bourgeoise », poursuit-il.

La force de suggestion des objets et des mots est au centre de la littérature d’Orhan Pamuk. Dans son bureau, devant une baie vitrée donnant sur le détroit du Bosphore, il a collé un Post-it bien en vue : « Avant d’écrire, pense aux objets ! » Une injonction qui le guide dans son écriture. « Evidemment, ce n’est pas très original après la madeleine de Proust… » Architecte de formation, Pamuk construit méticuleusement ses romans. Avant de se lancer, il se documente, planifie, cartographie, découpe. Il est de son propre aveu « un écrivain lent », griffonnant et annotant une page manuscrite par jour, au grand maximum. Les objets qui traversent ses écrits sont, on l’aura compris, tantôt réels, tantôt imaginaires. « Des descriptions détaillées d’objets que vous n’avez pas vus dans la réalité peuvent s’avérer impossibles à faire, note Orhan Pamuk. Les vêtements, les choses un peu particulières, comme cette fameuse râpe à coings que j’ai achetée à un brocanteur dans la rue… Il faut les trouver d’abord et ensuite les mettre dans le roman. »

Le Musée de l’innocence révèle le collectionneur méticuleux et compulsif qui habite Orhan Pamuk, fasciné par l’art de la muséographie. Depuis toujours, dit-il, il amasse bibelots et vieilleries glanés au gré de ses déambulations. Pendant la dizaine d’années où il a travaillé sur ce projet, il a lâché à travers la ville des chineurs aguerris à la recherche de perles rares. Il a découvert les sites de ventes en ligne, devenus de « vrais paradis pour collectionneurs ». « Certains types d’objets, des cartes postales, des photos ou des médailles, par exemple, sont le terrain de collectionneurs professionnels. Il y a un marché, des spécialistes. En revanche, pour trouver une brosse à dents des années 1960, c’est beaucoup plus difficile », explique-t-il en montrant ledit objet dans l’une de ses vitrines.

Le musée célèbre aussi une facette méconnue de l’écrivain. Dans l’immeuble familial du quartier cossu de Nisantasi où il a grandi, le jeune Orhan montrait des prédispositions certaines pour la peinture. Et il a gardé un sacré coup de crayon, si l’on en croit les croquis de ses vitrines, exposés au dernier étage du musée. D’ailleurs, depuis trois ans, il s’est remis à peindre, « pour le plaisir ». « Le côté rationnel de ma famille ressort quand j’écris, soulignait-il il y a quelques mois. Je fais des plans, des chapitres, beaucoup de préparation avant de commencer l’écriture. En peinture je déteste ça. Une peinture doit être brève, comme un poème. »

« Jeveux montrer la porosité de la frontière entre l’imaginaire et le réel»
Orhan Pamuk

Samedi 28 avril, pour l’inauguration, « ce sera comme si c’était mon mariage », sourit Orhan Pamuk, saisi par un mélange d’angoisse et d’excitation. « Il y aura tous mes amis, mes éditeurs, ma famille… » L’attente est grande tant l’ouverture du Musée de l’innocence s’est fait attendre. En 2010, elle figurait au programme des festivités quand Istanbul était « capitale européenne de la culture ». Par crainte de récupérations politiques, l’écrivain a préféré refuser les financements publics et prendre son temps. Le musée a été financé « à 95 % » sur ses deniers personnels. Six personnes s’en occuperont à temps plein. Mais, avec environ 500 visiteurs attendus par jour, la boutique de souvenirs et les tickets d’entrée, l’affaire devrait être rentable.

Reste la question du lendemain. Le Musée de l’Innocence, le roman, s’ouvre sur cette phrase : « C’était le moment le plus heureux de ma vie, je ne le savais pas. » La suite n’est qu’une vaine tentative de rattraper ce bonheur. Le musée tentera d’échapper à ce destin. Pour le faire vivre et évoluer, il faudra l’enrichir, le renouveler. Le rez-de-chaussée de la bâtisse demeure en partie disponible pour des expositions temporaires. Certaines des 83 vitrines restent à compléter. « Il y aura peut-être de nouveaux objets, de nouvelles histoires, de nouveaux chapitres de l’histoire de Füsün et Kemal », laisse-t-il entendre, évasif. Son imagination comblera sans nul doute ces interrogations.

À Voir

Musée de l’Innocence

Firuzaga Mahallesi, Çukurcuma Caddesi, Dalgiç Çikmazi, no 2, Beyoglu, Istanbul.
Ouvert du mardi au dimanche, de 10 heures à 18 heures; le vendredi, jusqu’à 21 heures.                                          Tél. : 00-90-212-252-97-38.
Pour éviter l’engorgement, les visiteurs doivent réserver leur ticket sur Internet.
www.masumiyetmuzesi.org

À Lire

« Le Musée de l’Innocence » d’Orhan Pamuk (Gallimard, 2011).

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