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L’ouverture turque de Nicolas Sarkozy 2 décembre 2011

Posted by Acturca in France, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Monde (France) vendredi 2 décembre 2011, p. 21                      Türkçe

Natalie Nougayrède

Tout oppose le président français et le premier ministre turc, qui ne s’apprécient guère. La redistribution des cartes en cours au Moyen-Orient les pousse toutefois à un rapprochement inédit, que leurs ministres des affaires étrangères s’emploient à mettre en oeuvre

Ces deux-là, assurément, ne s’aiment pas. Tout en se ressemblant un peu. Nicolas Sarkozy et Recep Tayyip Erdogan, le puissant premier ministre turc, portent la faconde et l’activisme personnel en étendard sur la scène internationale. En interne, ils sont du genre à décider de tout. Erdogan est « le Sarkozy turc », peut-on lire dans un télégramme diplomatique américain (obtenu par WikiLeaks) daté de 2009 : « Il est l’ultime décideur. »

Avec leurs personnalités à l’emporte-pièce et leur propension à jouer sur les cordes populistes, Sarkozy et Erdogan n’hésitent pas à pratiquer parfois l’esclandre dans les enceintes internationales. Recep Erdogan n’a jamais oublié comment il s’était taillé une franche popularité dans le monde arabe grâce à son coup d’éclat face au président israélien, Shimon Pérès, lors du forum de Davos en 2009, après la guerre de Gaza.

Le poids des ego a son importance, à l’heure où la France tente de nouer un dialogue inédit avec le pouvoir d’Erdogan, pour mieux se coordonner sur de multiples dossiers, du Moyen-Orient à l’Afghanistan. Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, qui était à la mi-novembre en Turquie, a invité son homologue, Ahmet Davutoglu, à participer à la réunion des ministres européens des affaires étrangères, le 1er décembre, à Bruxelles. Pour évoquer la Syrie.

Le geste, tout symbolique qu’il soit – l’invitation est restée sans suite, la Ligue arabe préférant avoir, ce jour-là, l’exclusivité d’un dialogue avec l’UE – constitue un virage notable pour la diplomatie de Nicolas Sarkozy. Car sur les grands dossiers, tout l’oppose, depuis longtemps, à Recep Erdogan. Que ce soit le thème de la Turquie en Europe, le nucléaire iranien (le pouvoir turc avait tenté en 2010, aux côtés du Brésil, une médiation jugée inopportune par l’Elysée) ou encore les tensions en Méditerranée orientale, entre la Turquie, Israël et Chypre.

Lors de son voyage en Turquie, mi-novembre, Alain Juppé a pris le temps.Il le fallait bien, pour faire oublier la visite de «300 minutes» de Sarkozy en février

La guerre de Libye n’a rien arrangé. Recep Erdogan, qui avait accepté en 2010 le surréaliste Prix Mouammar Kadhafi des droits de l’homme, était fondamentalement contre l’intervention armée – qu’il a, encore récemment, taxée d’opération « pour le pétrole ».

Le président français perçoit le premier ministre turc comme un « provocateur, sur tous les sujets ». « Il faut bien que quelqu’un lui tienne tête ! », s’est-il exclamé un jour, en petit comité. En 2009, un câble diplomatique américain relatait que les conseillers de Nicolas Sarkozy redoutaient à tel point sa colère contre Recep Erdogan qu’ils avaient cherché à dérouter l’avion présidentiel pour qu’il n’aperçoive pas, de son hublot, « la tour Eiffel illuminée aux couleurs de la Turquie ».

Le président français se méfie du discours islamo-conservateur de l’homme fort d’Ankara, et il ne semble guère croire en les vertus d’un « modèle turc » pour les pays du « printemps arabe ». Il fait l’analyse que Recep Erdogan rêve d’implanter partout, dans le monde arabe, une imitation de son propre système, fait de sunnisme musclé et de dérapages autoritaires. Nicolas Sarkozy a vécu comme un signal d’alarme « islamiste » le fait que la Turquie ait cherché à bloquer, en 2009, la nomination du Danois Anders Fogh Rasmussen au poste de secrétaire général de l’OTAN. Le Danemark était coupable, aux yeux d’Ankara, d’avoir laissé publier dans la presse des caricatures de Mahomet…

Recep Erdogan considère, lui, que l’occupant de l’Elysée a brûlé tous les ponts avec la Turquie à force de brandir le grand voisin oriental de l’Europe comme un épouvantail musulman auprès de l’électorat. Il juge Nicolas Sarkozy incapable de déceler les atouts géopolitiques que la Turquie pourrait offrir à l’Europe. C’est une vieille histoire : Nicolas Sarkozy a toujours joué, en politique intérieure, sur le sentiment anti-Turquie. Il a répété à satiété que le pays n’était pas européen mais d’« Asie mineure ». « Sarkozy regrettera, tôt ou tard, ce qu’il a fait », a lâché un jour Recep Erdogan à la télévision.

La crise de l’euro vaut à la France et à l’Europe des sarcasmes de l’« émergent » turc. « Nous n’avons aucun de vos problèmes économiques – Sarkozy devrait s’en souvenir ! », commente un officiel de l’AKP, le parti de Recep Erdogan qui, en dix ans de pouvoir, a vu les exportations turques quadrupler et le revenu par habitant tripler.

Au sein de l’OTAN, en avril, il a fallu une médiation in extremis de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, pour aplanir le grave contentieux franco-turc qui menaçait de paralyser l’opération en Libye. Plus tard, Paris a constaté avec effroi que les deux navires militaires turcs déployés au large de Benghazi s’employaient non pas à faire respecter l’embargo contre le régime Kadhafi, mais à empêcher que des armes parviennent à… la rébellion libyenne. Du sabotage !

Bref, Nicolas Sarkozy ne regrette en rien de ne pas avoir invité la Turquie au sommet de l’Elysée, le 19 mars, jour du déclenchement des frappes en Libye. « Pourquoi inviter un pays qui était contre ? Franchement, c’est extravagant, quand même ! Pourquoi avoir peur à ce point de la Turquie ? », a-t-il commenté, en privé. L’administration Obama, qui cultive une étroite relation avec Ankara, lui avait beaucoup reproché cette omission.

C’est dans cette ambiance de récriminations que la France essaie d’imprimer un nouveau cours. Nicolas Sarkozy a dû s’y résoudre : la Turquie, 80 millions d’habitants, est trop importante au Moyen-Orient, trop ambitieuse et trop active, pour être ignorée. En filigrane, c’est aussi une forme de rivalité qui s’est esquissée entre Paris et Ankara au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et jusqu’en Afrique sahélienne, où la Turquie mène une stratégie de pénétration économique intense.

En septembre, l’empressement de Nicolas Sarkozy à se rendre, avec David Cameron, en Libye, avant qu’Erdogan n’y fasse étape, en avait témoigné. Le dirigeant turc venait d’entamer une tournée dans les pays de la révolte arabe, accueilli en vedette. C’était là, aux yeux de Nicolas Sarkozy, une récupération hypocrite des efforts militaires menés par d’autres.

Le terrain tout trouvé pour un rapprochement, aujourd’hui, est la Syrie : les deux pays semblent en phase pour venir à bout du régime de Bachar Al-Assad, en s’appuyant sur la Ligue arabe, les sanctions et de multiples idées encore floues – « zone tampon » et « corridors humanitaires ». D’un côté, la France, ancienne puissance mandataire en Syrie, estime avoir une responsabilité, surtout après le dossier libyen, et aimerait priver l’Iran de son allié, le régime d’Al-Assad. De l’autre, la Turquie, mue par son tropisme « néo-ottoman », s’inquiète à la fois de l’afflux de réfugiés et de l’instrumentalisation des Kurdes par le régime de Damas.

Les révoltes arabes ont balayé la politique turque de « zéro problème » avec les régimes voisins, longtemps promue par Ahmet Davutoglu, le théoricien de l’action extérieure. Sarkozy et Erdogan ont finalement cela aussi en commun : après avoir déroulé le tapis rouge pour les satrapes de Damas et de Tripoli, ils se sont mis à jurer leur perte.

Le président français a confié le rapprochement franco-turc à Alain Juppé. Il en a eu assez d’entendre Barack Obama lui dire, à chaque entrevue, qu’il devrait lui aussi devenir un « ami » d’Erdogan. Alain Juppé a l’avantage d’une image « turcophile ». Depuis des années, il est membre d’un comité de l’université Galatasaray, à Istanbul. A la mi-novembre, il effectue une visite remarquée en Turquie. Recep Erdogan se montre d’une grande cordialité, pendant une heure. Il y eut aussi un dîner avec Ahmet Davutoglu, l’ancien professeur devenu ministre, dans un restaurant avec vue sur le Bosphore : deux intellectuels échangeant des propos posés.

Pour ce voyage, Alain Juppé a pris le temps. Il le fallait bien, pour effacer l’impression désastreuse laissée par la visite de « 300 minutes », montre en main, effectuée par Nicolas Sarkozy à Ankara, en février, destinée à préparer le G20. Et aussi, pour tenter de réparer les dégâts après les déclarations du président français, en octobre, lors d’une visite en Arménie, sommant la Turquie de « revisiter son histoire ». La réplique d’Ankara avait alors été cinglante : la France ferait mieux « d’affronter son passé colonial avant de donner des leçons ».

Des explications apportées par Alain Juppé, les officiels turcs semblent surtout avoir retenu que le Sénat français ne voterait pas de sitôt la loi pénalisant la négation du génocide arménien de 1915. La conversation a pu s’orienter vers d’autres sujets : par exemple, une offre française de centrale nucléaire. Auparavant, Claude Guéant avait déjà promis aux Turcs une relance des efforts policiers contre les réseaux du parti kurde PKK en France.

La réconciliation franco-turque est-elle en marche ? Hugh Hope, expert de la Turquie au sein du groupe de réflexion Crisis Group, compare la relation à « un couple qui a divorcé » et chercherait à renouer. « Nicolas Sarkozy a gâché une occasion en ne faisant pas lui-même un geste », en parallèle avec la démarche d’Alain Juppé, estime-t-il. Selon cet expert, « la Turquie n’opère pas en fonction de critères islamistes. Elle suit au plus près ses intérêts nationaux », le développement économique avant l’idéologie. La Turquie, observe Hugh Hope, « ne peut pas tout, au Moyen-Orient, mais elle peut être utile, et Obama l’a compris. La France a une influence extraordinaire sur l’état de l’opinion turque, qui est très émotionnelle et ne demanderait pas mieux que de se tourner à nouveau vers l’Europe ». Mais au sein du parti AKP, certains calculent que tout sera plus simple si, après 2012, Nicolas Sarkozy n’est plus aux affaires.

La redistribution des cartes au Moyen-Orient pousse donc Nicolas Sarkozy à rechercher un modus vivendi avec Recep Erdogan pour que la France soit pleinement dans le jeu. La tentative française est-elle une ouverture de circonstances ou le prélude à un rapprochement approfondi ? Les résultats seront-ils au rendez-vous pour la Syrie ? Une invitation d’Erdogan à l’Elysée ne semble pas pour demain. En juillet 2008, le président français avait eu le plus grand mal à faire venir le dirigeant turc au sommet de l’Union pour la Méditerranée, à Paris. Trois lettres écrites n’ayant pas suffi, il avait fallu décrocher le téléphone, pour se fendre d’un long plaidoyer.

Commentaires»

1. Frank Bal. - 3 décembre 2011

Sarkozy a ce fameux complexe d’infériorité face aux Turcs, qu’il craint par dessus tout! Ce complexe le force a agir de manière peu diplomatique et souvent maladroite… La France a besoin de la Turquie bien plus que la Turquie n’a besoin de la France…


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