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En Turquie, une victoire ambiguë 21 juin 2011

Posted by Acturca in Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Monde diplomatique (France) Mardi 21 juin 2011

Wendy Kristianasen

Sans surprise, le Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a remporté une nouvelle victoire aux élections législatives du 12 juin, avec 326 sièges sur les 550 que compte le Parlement. Depuis l’instauration du multipartisme en Turquie, en 1946, l’AKP est la première formation à obtenir un troisième mandat d’affilée et à renforcer son score, proche cette fois de 50 % des voix.

Mais le chef du gouvernement n’a toutefois pas obtenu la majorité qualifiée qui l’aurait autorisé, comme il le voulait, à rédiger une nouvelle Constitution sans consultation des autres partis et à mettre en place un régime présidentiel. Se voulant rassurant, M. Erdogan a promis que sa formation  » ferait preuve d’humilité  » et rechercherait un vaste consensus avec l’opposition et la société civile sur la réforme constitutionnelle.

Si la  » super majorité  » – majorité des deux tiers des députés (330 sièges) – a échappé à l’AKP, c’est en partie parce que la formation de M. Erdogan n’a pas réussi à empêcher les ultranationalistes du Parti du mouvement national (MHP) de franchir la barre des 10 %, malgré les scandales sexuels très médiatisés qui ont visé nombre de ses dirigeants. Le MHP a remporté 54 sièges, soit 13 % des suffrages. Les 36 candidats indépendants (contre 26 aux précédentes élections), soutenus par le bloc kurde, ont tous été élus.

Le Parti républicain du peuple (CHP), laïque, créé par le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, et dans l’opposition depuis des décennies, est probablement la formation que ce scrutin aura le plus déçue. Réformé et dirigé par M. Kemal Kilicdaroglu, qui a succédé en 2010 à M. Deniz Baykal, contraint de démissionner à la suite d’une affaire de moeurs, le parti a tenté de combler le vide politique qui prive de représentation crédible la frange aisée des classes moyennes laïques du pays.

Le CHP, qui a fait campagne en faveur d’un renforcement des libertés individuelles et de la démocratie, bénéficiant en cela du soutien des laïques et d’autres forces à l’étranger, arrive en seconde position, avec 135 sièges – 23 de plus qu’auparavant – et 26 % des voix. Dans un éditorial daté du 2 juin, l’hebdomadaire britannique The Economist (1) déclarait ainsi que  » le meilleur moyen pour les Turcs de promouvoir la démocratie serait de voter contre le parti au pouvoir « . Le cas des 60 opposants actuellement emprisonnés, des journalistes et des universitaires soupçonnés d’atteinte à la sûreté de l’Etat, s’est notamment retrouvé au coeur de la campagne (2).

Surnommé  » le Gandhi turc  » en raison de son côté ascétique, M. Kilicdaroglu est un haut fonctionnaire modeste, capable de comprendre les préoccupations des citoyens ordinaires. En transformant le CHP, il visait à le présenter comme un parti réellement social-démocrate, s’éloignant de ses origines kémalistes et de ses liens privilégiés avec les généraux pour réclamer des libertés individuelles plus grandes et la reconnaissance des droits des minorités défavorisées, comme les Kurdes et les Alevis. C’est sous l’impulsion de M. Kilicdaroglu, lui-même de confession alévie, que sa formation a fait campagne dans le sud-est du pays.

Toutefois, divisé depuis sa reprise en main, le CHP est une vaste coalition peu à même d’attirer de nouveaux sympathisants. En dépit de certaines initiatives louables et novatrices, M. Kilicdaroglu éprouve des difficultés à en élargir la popularité sous peine de mécontenter la base militante. Sur les grandes questions, le CHP semble avoir désormais adopté une position semblable à celle de l’AKP : adhésion à l’Union européenne, nécessité d’avancer sur le problème kurde (le gouvernement AKP a lancé en 2009 une importante politique d' » ouverture  » vis-à-vis des Kurdes), retour des généraux dans leurs casernes (sans conteste la plus belle réussite de l’AKP), et réforme constitutionnelle.

 » L’Europe est notre priorité absolue « , affirme M. Kilicdaroglu, qui confirme un changement de cap de la politique suivie jusqu’ici par le CHP.  » Le processus se trouve aujourd’hui dans une impasse presque totale, mais que nous soyons admis ou non dans l’Europe, nous sommes résolus à satisfaire aux normes de l’UE.  » Toujours en matière de politique extérieure, le professeur Sencer Ayata, vice-président et stratège du CHP, déclare de son côté partager  » le point de vue néo-ottoman  » qu’on attribue à l’AKP – le développement des liens qu’Ankara entretient avec le Proche-Orient et le Maghreb -, afin de  » bâtir à nouveau des relations dans les anciennes zones d’influence de la Turquie, sur d’autres bases que la confession ou l’ethnicité  » – comme le ferait, selon lui, l’AKP. Rejetant l’étiquette  » néo-ottomane « , le parti au pouvoir a fait valoir, à juste titre, que les relations qu’il avait établies avec le Caucase, la Russie et l’Afrique étaient bien plus importantes.

Critique de la politique économique menée par l’équipe dirigeante, le CHP s’inquiète de la montée du déficit courant du pays, pourtant modeste par rapport à la moyenne des pays méditerranéens. M. Ayata ne voit pas de  » miracle  » dans le sauvetage de l’économie en 2002 par le gouvernement, mais  » l’arrivée à point nommé d’un rebond qui devait se produire « . Cela dit, l’économie turque a fait preuve d’une remarquable résistance face à la crise financière mondiale. Elle a connu en 2010 une croissance plus rapide que toutes les grandes puissances, à l’exception de la Chine et de l’Inde, et occupe désormais le 17e rang mondial. Membre important du G20, la Turquie a développé sa sphère commerciale, passant du statut d’acteur régional à celui d’acteur mondial.

L’AKP et le CHP s’accordent sur la nécessité d’une réforme constitutionnelle, non seulement afin de garantir au pays plus de démocratie et de modernité, mais aussi pour trouver une solution pacifique au problème kurde. A un Kurdistan transnational unifié, les Kurdes préfèrent une plus grande autonomie. Mais ils demandent, comme préalable pour progresser dans la résolution du conflit, que la Constitution soit profondément remaniée, et que les références à l’identité turque soient remplacées par des valeurs universelles comme la démocratie et la citoyenneté. Ce n’est qu’à cette condition, expliquent les Kurdes, que la démilitarisation du Parti des travailleurs kurdes (PKK) pourra avancer.

Que l’AKP n’ait pas remporté sa  » super majorité  » est une bonne chose. La Turquie est déjà suffisamment centralisée : le pays n’a pas besoin de système présidentiel (3). Mais le premier ministre, à qui l’on reproche son arrogance, sera-t-il prêt à travailler avec des députés de l’opposition à l’élaboration d’une réforme constitutionnelle restreinte ne répondant pas à ses ambitions initiales ? Cette réforme est pourtant une priorité pour le prochain gouvernement : la Constitution actuelle, plusieurs fois amendée, a été rédigée après le coup d’Etat militaire de 1980. Une approche consensuelle serait dans l’intérêt du pays.

Note(s) :

(1)  » Turkey’s Election : One for the Opposition « , The Economist, Londres, 2 juin 2011.
(2) Inadapté, l’appareil judiciaire turc s’est enlisé dans le procès du  » réseau d’Ergenekon « , accusé de complot contre le gouvernement.
(3) Au sein de l’AKP, beaucoup s’opposaient à un changement aussi radical, à la faveur duquel M. Erdogan aurait sans doute pris la place du président Abdullah Gül.

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