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La Turquie et les révolutions arabes 5 mai 2011

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Monde.fr (France)05.05.11

Didier Billon *

La Turquie, qui multiplie depuis quelques années les initiatives en direction du monde arabe, a été aussi surprise que le reste du monde par l’onde de choc qui s’est propagée dans la région depuis la fin du mois de décembre. Alors que les responsables politiques turcs sont généralement assez prolixes, ils ont été étonnamment discrets au cours de la révolution tunisienne et au début du processus révolutionnaire en Egypte.

C’est au tout début du mois de février, visiblement après des entretiens téléphoniques, le 30 janvier, entre le premier ministre Erdogan et le président Obama, que la Turquie devient plus audible en demandant au raïs égyptien de faire droit aux justes revendications exprimées par son peuple. Cette position a depuis lors été répétée vis-à-vis des autres pays traversés par des mouvements de contestation, même si c’est parfois de façon discrète.

A ce stade trois remarques peuvent être formulées.

1 – Alors que, dans la dernière période, certains commentateurs et responsables politiques ne cessaient de prédire la perte de la Turquie pour l’Occident – (« Sommes-nous en train de perdre la Turquie ? » titrait un éditorial intérieur du quotidien Le Monde) – et nous rebattaient les oreilles sur un « néo-ottomanisme » qui aurait été censé caractériser les inflexions récentes de la politique extérieure régionale d’Ankara, force est de constater qu’ils se sont trompés. Il faut réaffirmer qu’il n’y a pas de jeu à somme nulle dans les relations internationales et que ce n’est pas parce que la Turquie multiplie les initiatives au Moyen-Orient que pour autant elle met fin à ses relations stratégiques avec les Etats-Unis ou qu’elle abandonne, à ce stade, le laborieux processus de pourparlers avec l’Union européenne.

2 – La conjoncture politique est délicate pour la Turquie, malgré l’incontestable aura dont elle bénéficie au sein des opinions publiques de la région. Les raisons en sont multiples, mais la première d’entre elles réside probablement dans le fait que Ankara a toujours montré beaucoup de prudence à l’égard des modifications brutales qui pouvaient affecter l’équilibre de son complexe environnement géopolitique et préfère en général le statu quo. La forte inquiétude vis-à-vis des évolutions de la crise en Syrie, pays avec lequel l’approfondissement des relations est spectaculaire depuis plusieurs années, est de ce point de vue singulièrement révélatrice. Ainsi, le maître mot de la diplomatie turque depuis plusieurs années du « zéro problème avec ses voisins » est mis à l’épreuve.

Légitimement, la Turquie cherche à pérenniser les relations qu’elle a patiemment construites avec les régimes de la région, mais en même temps elle ne peut se taire devant la brutalité employée par les mêmes régimes contre une partie de leurs populations.

3 – Comment aborder la question du « modèle turc » ? Force est de constater tout d’abord que ce concept est utilisé avec une grande prudence par les dirigeants turcs. Ainsi le président Gül en visite au Caire le 3 mars – premier chef d’Etat à se rendre en Egypte après le départ de Moubarak – déclarait, à juste titre, qu’un modèle « c’est trop ambitieux, un exemple peut-être ». En effet, au-delà de la formule, il faut s’interroger sur la pertinence du raisonnement. A cause de son histoire, de sa longue pratique démocratique, de l’existence d’un Etat de droit, l’expérience turque ne peut être transposée mécaniquement au sein des autres pays de la région. Bien sûr cette expérience peut, et doit, être objet de réflexion et de débat, ce qui est différent. Il est ainsi utile de rappeler les résultats d’une enquête menée par un think tank turc en août et septembre 2010 auprès de près de 3000 individus dans sept pays moyen-orientaux, dont 66 % considéraient que « la Turquie peut être un exemple pour la région » car elle constituait « une synthèse entre islam et démocratie ».

A la lumière de ces quelques paramètres, la situation en Libye a cristallisé le potentiel de la Turquie mais aussi ses contradictions. En effet, dans un premier temps, la Turquie marquait son opposition à la conduite des opérations militaires sous égide de l’OTAN, et critiquait vivement la France, notamment le président Sarkozy dont elle ne comprenait pas qu’il ait pu s’auto-proclamer chef de guerre. Le 22 mars, trois jours après le début des bombardements, Erdogan déclarait publiquement que la Turquie s’engageait « à ne pointer aucune arme contre le peuple libyen ». C’est ensuite que la position de la Turquie connut une étonnante évolution en acceptant que l’OTAN prenne la direction des opérations, ce qui de son point de vue a l’avantage de multilatéraliser la gestion du conflit et ne pas la laisser aux seuls Français, Britanniques et Etats-uniens.

Ce changement de cap a été, il est vrai, précédée par d’insistantes démarches des Etats-Unis, s’incarnant dans la visite à Ankara, le 23 mars, du général James Stavridis commandant le Saceur (Supreme Allied Commander Europe) au cours de laquelle il rencontra le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la défense et le chef d’état-major turcs. Dans le cadre de cette opération la Turquie a accepté de participer au blocus maritime mais ne prend pas part aux bombardements aériens. En insistant aussi sur son action humanitaire, et notamment l’évacuation de blessés par ses navires-hôpitaux, elle fait entendre sa différence, en indiquant aussi sa volonté de médiation par la proposition d’une feuille de route, il est vrai, peu suivie d’effet.

Ainsi, dans un contexte d’incontestable montée en puissance régionale de la Turquie, l’un des effets collatéraux des mouvements de contestation dans le monde arabe a été de faire ressortir ses limites, voire ses contradictions. Ankara n’est pas à ce stade un leader régional et ne le revendique d’ailleurs pas comme tel. Cela ramène à leur juste mesure toutes les analyses qui lui attribuent un rôle qu’elle-même ne revendique pas ! On peut se demander en outre si sa participation aux opérations de l’OTAN ne risque pas d’amoindrir son prestige vis-à-vis d’un certain nombre de ses partenaires moyen-orientaux.

Ces crises permettent aussi de saisir qu’au-delà des turbulences passagères, l’alliance stratégique avec les Etats-Unis reste essentielle dans la politique extérieure de la Turquie. A contrario, l’inconsistance, pour ne pas dire l’inexistence, d’une politique extérieure européenne rendrait plus que jamais nécessaire de la part des dirigeants de l’UE de comprendre que la Turquie est définitivement plus un atout qu’un fardeau si l’Europe veut pouvoir peser positivement sur les évolutions régionales.

* Didier Billon, directeur des publications de l’IRIS

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