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L’« arabesk » des bidonvilles à à l’Eurovision 6 janvier 2011

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Courrier international (France) no 1053, 6 janvier 2011, p. 46      Türkçe

Taraf, Ayse Hür, Istanbul

La polémique a débuté l’été dernier lorsque le très célèbre pianiste classique turc Fazil Say a écrit sur Twitter que le genre musical connu sous le nom d’«arabesk » « était une insulte à l’intelligence, à l’art et à l’avant-gardisme » . Selon lui, « cette musique est un produit moyen-oriental qui n’a pu survivre que parce qu’il reposait sur la paresse et la médiocrité. J’ai vraiment honte de l’attrait du peuple turc pour l’arabesk. » Mais comment cette musique qui fait tant polémique aujourd’hui est-elle parvenue jusqu’à nous ? Arabesk est un terme d’origine française désignant une chose qui est dans le style arabe.

Alors qu’en Occident le terme appartient le plus souvent au vocabulaire de l’architecture, chez nous, il est devenu synonyme de genre musical. On peut ainsi qualifier l’arabesk de musique de variété turque métissée où mélodies arabes, musiques d’inspiration religieuse ou soufie et arrangements à l’occidentale s’entremêlent. Le succès de l’arabesk en Turquie est lié à l’arrivée en masse de films égyptiens sur le marché turc dans les années 1930, au moment où la production cinématographique locale ne dépassait pas deux films par an. Ces films d’amour à l’eau de rose dans lesquels les rôles principaux sont incarnés par les plus célèbres chanteurs et musiciens égyptiens de l’époque, tels qu’Oum Kalsoum ou Farid El-Atrache, suscitent un engouement tant au Proche-Orient qu’en Turquie. La projection à Istanbul, en novembre 1938, du film égyptien Les Larmes de l’amour provoque une cohue indescriptible. Le disque du chanteur, qui reprend alors en turc les chansons du film, bat tous les records de vente. Toutefois, l’intérêt de la population pour ce genre de film n’est pas du goût des dirigeants de l’époque, qui ambitionnent alors d’occidentaliser le plus rapidement possible le pays. Le 23 juin 1939, le sandjak d’Alexandrette, qui était sous mandat français et dont la population était en majorité arabophone, est officiellement rattaché à la Turquie et prend le nom de province du Hatay. Les officiels de l’époque, qui veulent renforcer les liens entre cette région et le reste de la Turquie et se répandent alors en déclarations insinuant que « les habitants de cette région ne sont pas des Arabes » mais bien « des Turcs qui ont oublié leur langue », n’apprécient pas l’utilisation de la langue arabe dans ces films. En outre, les images d’individus portant le fez, le turban ou de longs voiles ne collent pas à l’esprit que le nouveau régime républicain veut imposer depuis qu’il a lancé, en 1925, sa réforme du code vestimentaire [interdisant notamment le port du fez]. Depuis 1928, la Turquie a adopté l’alphabet latin [abandonnant l’arabe] et, depuis 1932, l’appel à la prière se fait en turc [il sera rétabli en arabe en 1950]. Or, dans ces films, on peut autant voir de lettres arabes que l’on peut entendre d’appels à la prière en arabe. Depuis 1934, la radio turque ne diffuse plus de musique typiquement turque parce que Mustafa Kemal Atatürk l’a jugée « non conforme à l’esprit créatif du peuple turc ». Or dans ces films dégouline une musique arabe bien plus orientale encore que celle qui est censurée à la radio turque « qui par conséquent ne peut avoir que des effets négatifs sur l’éducation musicale des Turcs ». En 1942, à la demande du Parti républicain du peuple [CHP, fondé par Atatürk et alors parti unique], le ministère de l’Intérieur impose que les chansons arabes de ces films égyptiens soient doublées en turc ou remplacées par des chansons turques. Entre 1940 et 1950, des artistes formatent ainsi à la turque les musiques de 85 films égyptiens. Les routiers, qui font des allers-retours vers les pays arabes voisins, font également office de passeurs entre la musique arabe et la Turquie.

Exode rural

Outre la proximité culturelle, il y a aussi des explications de type socio-économiques à l’attrait pour l’arabesk. Au cours des années 1950, la Turquie connaît une poussée démographique sur fond de mise en oeuvre du plan Marshall, qui provoque un exode rural vers la périphérie des grandes villes, où des populations d’origine très modeste s’établissent dans des quartiers de taudis construits illégalement. C’est précisément dans ces quartiers que l’arabesk va naître. La population qui vit dans ces zones périphériques ne possède pas le bagage culturel lui permettant d’apprécier la musique savante religieuse ou même la version « domestiquée » des chansons populaires et traditionnelles diffusées sur les ondes de la radio officielle. Ces habitants coupés de leurs racines villageoises mais mal intégrés dans les grandes villes vivent une situation schizophrénique. La musique apparaît alors comme la voie la moins risquée pour exprimer la fatalité et le désespoir nés de la prise de conscience que, quoi qu’ils fassent, ils ne pourront de toute façon jamais réaliser leur rêve d’une vie meilleure. Par ailleurs, l’arabesk n’exige aucune formation musicale particulière. Tant les échafaudages sur lesquels travaillent les manoeuvres du secteur de la construction que les petits music-halls de troisième zone deviennent des usines à fabriquer des chanteurs d’arabesk. Cette musique va atteindre une grande masse de la population grâce aux petits transistors que rapportent les soldats turcs revenus de Corée, où la Turquie dépêche entre 1950 et 1953 un important contingent en « remerciement » de son intégration à l’OTAN. C’est vers le milieu des années 1960 que la version véritablement turque de l’arabesk commence à s’imposer. C’est l’époque où Orhan Gencebay, celui qui deviendra le roi de l’arabesk, entame sa carrière. Si les chanteurs d’arabesk en général ne sont pas des musiciens, Orhan Gencebay, né en 1944, fait exception. Dès l’âge de 6 ans, il suit des cours de musique classique occidentale auprès d’un vieux musicien, lui-même formé dans les conservatoires russes. Tout jeune, il apprend à jouer du tambur [instrument à corde traditionnel turc], compose et transpose pour cet instrument les chansons et musiques de musiciens turcs tels que le célèbre joueur de oud d’origine grecque Udi Yorgo Bacanos. Au début des années 1960, il quitte sa ville de Samsun, sur la mer Noire, pour Istanbul dans l’espoir de se faire un nom. C’est là qu’il a l’occasion de rencontrer des maîtres du « rock anatolien » tels que Cengiz Teoman ou le groupe Kurtalan Ekspress. Orhan Gencebay commence sa carrière par la chanson populaire traditionnelle turque, mais ne tarde pas à privilégier une autre voie. En 1966, il sort sa première chanson sur le mode de l’arabesk, dont les paroles traduisent la crainte de l’avenir des migrants anatoliens coupés de leurs racines rurales.

Plutôt que d’essayer de comprendre sur quel terreau ce nouveau genre musical s’est développé, les autorités choisissent comme d’habitude la voie de la censure. L’Etat, qui avait déjà interdit entre 1934 et 1940 la musique classique turque [ottomane] sur les ondes de la radio nationale, décide alors que l’arabesk ne pourra pas être diffusé à la TRT [radio publique]. Mais l’époque a changé et le quartier d’Unkapani à Istanbul est en train de devenir le centre d’une production musicale alternative. La généralisation de l’usage des radiocassettes portables par le biais des Turcs partis travailler en Allemagne va permettre d’élargir la base des amateurs d’arabesk. Les minibus qui transportent les ouvriers des banlieues misérables des grandes villes vers les zones industrielles où ils travaillent vont être le vecteur d’une véritable explosion de ce genre musical. Dans les ateliers, dans les bars de banlieue ou dans les baraques des bidonvilles, l’arabesk est la seule musique que l’on entend. C’est l’époque des Ferdi Tayfur, des Hakki Bulut et des Müslüm Gürses.

Danse du ventre

A partir des années 1980, l’arabesk n’incarne plus seulement un style de musique, mais c’est aussi un mode de vie. Alors que, sous l’effet de l’exode rural, toutes les grandes villes de Turquie sont envahies par la banlieue, même les « Turcs blancs » [l’élite occidentalisée] commencent à s’intéresser à ce genre. Des sociologues commencent à écrire sur cette musique en vogue, et Ajda Pekkan, une chanteuse reflétant parfaitement le style des « Turcs blancs », va même jusqu’à interpréter un morceau de style arabesk lorsqu’elle représente la Turquie à l’Euro­vision, en 1980. Elle avouera par la suite en avoir éprouvé de la honte pendant de nombreuses années. C’est également à cette époque que la classe politique se rend compte que l’arabesk est un bon moyen pour atteindre les couches populaires. Le premier à comprendre cela est Turgut Özal, qui fonde en 1983 le Parti de la mère patrie (ANAP). Özal, dont il s’avère qu’il était un grand amateur d’arabesk, crée au sein de son parti un groupe nommé Arabesk, chargé d’étudier les goûts des habitants des quartiers pauvres de la périphérie des grandes villes. C’est donc en toute logique que l’ANAP utilise l’arabesk à profusion lors de la camapagne des législatives de 1983. [L’ANAP remporte ce premier scrutin après le coup d’Etat de septembre 1980, et Özal devient Premier ministre. Il sera ensuite président de la République de 1989 à sa mort, en 1993.]

La mise en scène de l’inauguration, en 1988, d’un deuxième pont sur le Bosphore à Istanbul contribue à la légende d’Özal. On le voit en effet à cette occasion traverser le pont au volant de sa voiture et demander à sa femme, Semra, de mettre dans l’autoradio une cassette de musique égyptienne, genre danse du ventre. Le spectacle de nouveaux riches typiques des années Özal en train de se pavaner et de faire la danse du ventre en buvant du whisky et en mangeant des pizzas turques ne faisait que dégoûter encore davantage de l’arabesk les élites éduquées et urbanisées. Ces élites n’écoutaient de toute façon pas cette musique et ne se rendaient pas compte que la réalité sociologique qu’elle représentait était en fait la conséquence de leur propre idéologie. De toute façon, le mouvement était lancé et l’arabesk n’était plus seulement l’apanage des habitants de la banlieue et des bidonvilles, mais devenait aussi celui des night-clubs et des tavernes des centres-villes fréquentés par la classe moyenne.

Beaux quartiers

Dans les années 1990, lorsque des milliers de migrants kurdes chassés par l’Etat de leurs villages de l’est de l’Anatolie dans le cadre de la lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) viennent s’entasser dans les grandes villes, l’arabesk devient une sorte de bande-son des nouvelles dynamiques sociales. La Turquie fait alors connaissance avec l’arabesk « prokurde », « lumpen », « nationaliste », « islamiste », « gauchiste » et même « pornographique ». C’est l’époque où des artistes tels qu’Ibrahim Tatlises ou Belkis Akkale, qui interprètent habituellement de la chanson populaire traditionnelle, se tournent eux aussi vers l’arabesk. Les chaînes musicales permettent alors que cette musique parvienne jusqu’aux endroits les plus reculés du pays, précisément ceux où les ennemis jurés de l’arabesk n’ont jamais réussi à se faire entendre.

Par ailleurs, l’arabesk est influencée par la variété et s’enrichit de nouveaux instruments tels que la guitare électrique et les percussions. Le processus inverse se produit également, c’est-à-dire que la variété s' »arabeskise ». Orhan Gencebay, vétéran de l’arabesk, va ainsi le marier avec le rock. La célèbre chanteuse Sezen Aksu, pionnière de la pop en Turquie, introduit alors à son tour de l’arabesk dans certaines de ses chansons. Le même phénomène s’observe dans les milieux musulmans, dont la musique se limitait jusque-là à des chants religieux a cappella. Tandis que Gencebay ne qualifie plus aujourd’hui sa musique d’arabesk, Müslüm Gürses, dont le nom évoquait auparavant le sous-prolétariat, se tourne désormais vers les « Turcs blancs ». Küçük Emrah, jeune vedette de l’arabesk des années 1990, a évolué et vient même de se lancer dans le jazz.

C’est dans ce contexte que les jeunes issus des « beaux quartiers », parmi lesquels la chanteuse Sertab Erener [qui a remporté le concours Eurovision de la chanson en 2003] ou le groupe Mor ve Ötesi [groupe de rock qui a représenté la Turquie à l’Eurovision en 2008], ont introduit de l’arabesk dans leur répertoire, traduisant ainsi un nouveau phénomène d’embourgeoisement de ce style musical.

A lire, à voir, à écouter

Le livre Musiques de Turquie, de l’ethnomusicologue Jérôme Cler (Actes Sud, 2000), consacre plusieurs pages au phénomène de l’arabesk dans le contexte global de la production musicale turque contemporaine.

Voir

A noter que la chaîne de télévision Arte a diffusé, en octobre 2010, un documentaire de Cem Kaya intitulé : Le Phénomène arabesk, une pop urbaine et métissée.

Écouter

Les albums des plus grands chanteurs d’arabesk – Ferdi Tayfur, Ibrahim Tatlises, Orhan Gencebay, Müslüm Gürses – sont disponibles en France, notamment à la librairie Özgül (15, rue de l’Echiquier, 75010 Paris) ou sur son site (librairieturque.com). Certains de ces albums sont également téléchargeables sur le site de la FNAC.

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