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Diverses façons d’apprendre le cinéma 31 mars 2010

Posted by Acturca in Art-Culture, France, Turkey / Turquie.
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L’Humanité (France), 31 mars 2010, p. 19

Emile Breton

Rétrospective Metin Erksan à la Cinémathèque. Une expérience de sonorisation au Cinéma du réel.

Une jeune femme, Bahar, est convoitée par son beau-frère qui s’arrange pour écarter son mari. C’est l’histoire que raconte Un été sans eau (1964) du Turc Metin Erksan. Soit un mélodrame. Mais le beau-frère en question, Osman, prétend empêcher les paysans de la vallée d’irriguer leurs champs avec l’eau provenant d’une source jaillissant sur ses terres. C’est donc aussi un film social sur la Turquie encore largement rurale des années soixante. Il est cela et beaucoup plus encore: d’abord un film sur la violence du désir. Et ce désir, c’est aussi le cinéma même: il passe par le regard. À tout instant, le regard du spectateur en effet est guidé par celui des protagonistes. Un pantalon d’homme jusqu’à hauteur de braguette est pris en contre-plongée, du ras de l’eau d’un canal d’irrigation dans lequel, courbée, travaille Bahar, et c’est la violence du besoin de la domination du mâle qui est dite sans un mot. À l’inverse, la jeune femme monte à l’échelle accédant au toit terrasse de la ferme, découvrant son pantalon sous la jupe, et l’homme, d’en bas, la regarde. Or, si l’érotisme d’un pantalon bouffant serré juste au-dessous du genou ne pouvait être perçu que dans cette campagne-là de femmes couvertes avec soin, la mise en scène, au croisement de deux plans, le rend perceptible aux yeux du spectateur d’aujourd’hui qui en a vu d’autres. Et ce désir brûlant le film rencontre la puissance de l’eau jaillissant d’une source pour féconder les champs: Osman veut s’approprier la femme d’un autre, comme il veut garder pour lui l’eau de tous. Là est la remarquable unité d‘une œuvre, qui lie le mélodrame, le film social et le film tout court. Cela s’appelle le lyrisme. King Vidor seul peut-être aux États-Unis dans Notre pain quotidien (1934) ou Dovjenko en URSS avaient su inscrire une histoire particulière dans le grand mouvement d’une nature à transformer.

C’est dire l’importance de Metin Erksan dans l’histoire du cinéma. Et l’importance aussi de ces années soixante dans le cinéma turc: seule distraction des masses de paysans immigrant vers la grande ville, les films comme celui-là les ramenaient à la terre abandonnée. Le miracle est que ces films pour le peuple étaient aussi des films dépassant leur temps, ayant gardé aujourd’hui toute leur puissance d’évocation: tout simplement parce qu’ils furent «pensés cinéma». Miracle en effet: il suffit de voir la mièvrerie des films que, dans les années soixante-dix, réalisa le même Erksan pour la télévision pour mesurer ce que cette conjonction, à un moment donné, d’un public attentif et de cinéastes exigeants apporta à tous.

Revoir ces films d’Erksan, c’est apprendre le cinéma. Expérience aux formes diverses. Aussi rien n’était plus stimulant que la séance du 20mars dernier au Cinéma du réel à Paris. Les élèves de quatre classes de l’école Jean-Jaurès à Massy (Essonne) avaient pendant plusieurs semaines travaillé sous la conduite de deux intervenantes en musique, Armelle Bigot et Carole Dutouquet-Moreau, autour de quatre films muets (de Hans Richter, Laszlo Moholy-Nagy et Eugène Deslaw) de la fin des années vingt. Ayant vu et revu avec elles ces films, ils avaient imaginé des illustrations sonores, vocales ou à partir d’instruments de fortune. Et, lors de la projection, ils donnèrent, assis face à l’écran, leur partition. Il devenait évident, à l’écoute, que ces gamins, découvrant un cinéma en noir et blanc et muet (l’impensable pour eux), avaient fait un travail sur le rapport des images et des sons.Il y avait de la fierté dans leur salut final à la salle.

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