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Quand les « grands » jouent en Ossétie 2 septembre 2008

Posted by Acturca in Caucasus / Caucase, Russia / Russie, USA / Etats-Unis.
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Le Monde Diplomatique (France), 1 septembre 2008, p. 12

Jean Radvanyi *

Le conflit russo-géorgien dans le Caucase présente un double visage. En attaquant l’Ossétie du Sud, le président géorgien Mikheïl Saakachvili, entouré de conseillers américains, concourt à la stratégie de marginalisation de la Russie poursuivie depuis 1991 par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Par la vigueur de sa riposte, le Kremlin entend clore l’ère du laisser-faire. Mais ce conflit s’inscrit aussi dans la longue durée. Celle d’une histoire régionale tourmentée.

Majoritairement chrétiens orthodoxes, les peuples géorgien et ossète entretiennent des rapports étroits et anciens (1). Ainsi, pendant la période soviétique, les mariages mixtes en Ossétie du Sud étaient courants. Pourtant, à chaque grand remaniement historique, quand le nationalisme géorgien, très intégrateur et centralisateur, s’est exprimé pleinement, des heurts sanglants ont opposé les deux communautés. En 1920, lors de la première république géorgienne indépendante, puis en 1991-1992, avec les présidents Zviad Gamsakhourdia et Edouard Chevardnadze (2), l’armée géorgienne est intervenue de façon meurtrière dans la capitale de l’Ossétie du Sud, Tskhinvali, entraînant de nombreuses victimes et des flots de réfugiés vers l’actuelle Ossétie du Nord et la Russie. Il ne fait aucun doute qu’à chaque fois Moscou a utilisé et alimenté ces flambées nationalistes pour tenter d’affaiblir les autorités de Tbilissi, aidant les mouvements d’Ossétie du Sud (comme il le faisait en Abkhazie) à contester la souveraineté géorgienne (3).

Le cessez-le-feu signé en juin 1992 à Dagomys (Russie) semblait préserver les chances d’un règlement politique du conflit. L’Ossétie du Sud demeurait hors du contrôle de Tbilissi, mais toute une série de villages géorgiens étaient préservés au cœur de son territoire ; les forces d’interposition prévues sous l’égide de la Communauté des Etats indépendants (CEI) étaient tripartites (Russes, Ossètes et Géorgiens). Très vite cependant les tensions s’aiguisent.

Véritable « trou noir » placé stratégiquement sur la principale voie de passage entre la Russie et la Géorgie (via le tunnel de Rokski), Ergneti (banlieue de Tskhinvali) voit se développer le principal marché de contrebande du Caucase sud, lieu d’échange de marchandises principalement russes et turques dont profitent largement les élites corrompues tant ossètes que géorgiennes. Moscou propose bientôt aux habitants de la région sécessionniste des passeports russes, créant ainsi une situation inédite. De son côté, Tbilissi dénonce le déséquilibre de la commission mise en place pour discuter du statut de la région, qui comporte quatre parties : Russes, Géorgiens, Ossètes du Sud et du Nord, donc trois favorables aux Ossètes.

Dès son arrivée au pouvoir, en janvier 2004, le président Mikheïl Saakachvili exprime sa volonté de recouvrer la pleine souveraineté sur les deux régions sécessionnistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. Le succès remporté en Adjarie avec l’éviction facile du potentat local Aslan Abachidze, sans que Moscou ne proteste, le conforte dans son projet. Toutefois, en dépit de multiples pressions économiques et politiques (renforcement des contrôles et fermeture du marché d’Ergneti, aide accrue aux villages géorgiens, mise en place, en novembre 2006, d’un président « alternatif » progéorgien d’Ossétie du Sud, M. Dmitri Sanakoev, contre le président sécessionniste prorusse Edouard Kokoïty), les deux conflits restent « gelés ».

De l’embargo sur le vin à l’action militaire

Avec une insistante croissante, Tbilissi demande l’intervention de Washington et de Bruxelles, proposant, en particulier, que des forces de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou de l’Organisation des Nations unies (ONU) remplacent les casques bleus russes. Pour autant, l’option militaire, évoquée par certains hauts dirigeants géorgiens, n’est pas exclue, en dépit des mises en garde occidentales.

Avec l’aide des Etats-Unis et de la Turquie, l’effort de modernisation de l’armée géorgienne s’accélère, selon les normes de l’OTAN. Des observateurs s’alarment de la construction de nouvelles bases militaires modernes à Senaki et à Gori, à proximité immédiate des deux régions séparatistes. En 2006, Mme Benita Ferrero-Waldner, commissaire européenne aux relations extérieures, fait scandale en s’inquiétant des dépenses de défense excessives des trois Etats sud-caucasiens — Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie — et de l’escalade qu’elles provoquent (4). Elle traduit pourtant la préoccupation de nombreuses chancelleries européennes devant la montée des tensions.

Dans la dernière période, les incidents se multiplient : élections contestées en janvier 2008, tirs de roquettes et de snipers entre villages géorgiens et ossètes (dont une attaque contre le convoi de M. Sanakoev, en juillet). Mais l’attaque massive engagée le soir du 8 août 2008 contre la ville de Tskhinvali (avec de nombreuses victimes civiles) et contre les bases des casques bleus russes de la force d’interposition est d’une tout autre nature. Surestimant le soutien que pouvaient lui apporter ses alliés américains, le président géorgien comptait sur une prise de contrôle-éclair de la petite capitale provinciale ; il pensait ainsi réaffirmer par la force la souveraineté géorgienne sur la région, sans que les Russes interviennent. On sait à quel point ce calcul s’est avéré fallacieux.

Bien qu’ayant toujours reconnu l’intégrité territoriale de la Géorgie (les textes fondateurs de la CEI soulignent clairement l’attachement à l’intangibilité des frontières héritées de l’URSS), Moscou a systématiquement manipulé ces conflits locaux pour faire pression sur son voisin géorgien et tenter de contrarier son choix atlantiste. Cette stratégie s’est révélée jusqu’ici totalement contre-productive, et l’on a assisté à une dégradation constante des relations entre les deux pays, dans un climat d’accusations réciproques. Chaque pression du Kremlin (menace d’intervention militaire à la frontière avec la Tchétchénie, raids aériens, levée du blocus sur l’Abkhazie) accéléra le rapprochement entre Tbilissi et Washington : c’est sous l’impulsion américaine qu’est créée, en 1997, l’association d’Etats de la CEI critiquant l’attitude de Moscou dans les régions séparatistes, le GUAM (acronyme des pays membres : Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie).

En 2002, les Etats-Unis déploient leurs premiers conseillers militaires en Géorgie, alors que ce pays devient un maillon-clé du transit des hydrocarbures de la Caspienne vers l’Occident (5).

La crise russo-géorgienne s’envenime encore quand, après l’arrestation très médiatisée par M. Saakachvili de quatre officiers russes en septembre 2006, Moscou réagit en organisant une campagne antigéorgienne et un embargo sur les vins géorgiens, principale exportation du pays. Le Kremlin réaffirme clairement son opposition à une nouvelle extension de l’OTAN, incluant l’Ukraine et la Géorgie. Dans son discours de Munich (6), M. Vladimir Poutine adresse une mise en garde explicite aux dirigeants américains. Selon lui, ces derniers ont mis à profit l’affaiblissement prolongé de la Russie après la chute de l’URSS pour redessiner la carte géopolitique de la région, avec l’objectif de réduire son influence. Les Russes n’admettent pas que Washington fasse à leurs frontières ce que les Etats-Unis n’ont jamais accepté aux leurs. Le projet de bouclier antimissile, les pressions américaines au sommet de Bucarest, en avril 2008, pour accélérer l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN sont considérés comme des provocations.

Dans ce contexte, l’action militaire géorgienne en Ossétie du Sud offre au Kremlin un prétexte inespéré pour reprendre l’initiative. Au-delà de la défense de ses casques bleus et des Ossètes du Sud, l’armée russe aura réussi, en quelques jours, à anéantir l’ensemble des nouvelles installations militaires géorgiennes et à conforter son emprise dans les deux régions sécessionnistes. Or, quoi qu’il en dise officiellement, le Pentagone ne pouvait ignorer le projet d’intervention de M. Saakachvili et ne l’a pas freiné. Sans mésestimer les responsabilités russes, le drame géorgien s’inscrit plus globalement dans l’impasse de la stratégie américaine, celle d’une politique de confrontation, défiant la Russie et niant ses intérêts jusque dans son « étranger proche ».

Cet engagement de Washington aux côtés de Tbilissi place les Européens en première ligne pour tenter de dégager les conditions d’un cessez-le-feu et, au-delà, dans la négociation pour obtenir une issue politique raisonnée à ces « conflits gelés ». Cependant, la tâche de l’Union européenne s’avère difficile, tant les divisions sont fortes. Alors que plusieurs de ses nouveaux membres (Pologne, Etats baltes), soutenant activement le souhait de M. Saakachvili d’intégrer au plus vite l’OTAN et l’Union, ont vivement critiqué l’intervention militaire russe, d’autres (comme l’Italie) n’ont pas caché leur agacement face aux pressions américaines visant à accélérer l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN. Sensibles à l’importance historique des relations européennes avec Moscou, et pas seulement au plan énergétique, ils se sont montrés beaucoup plus prudents, appelant à un retrait simultané des forces géorgiennes et russes sur leurs positions initiales.

Mais c’est avant tout l’antécédent du Kosovo qui fragilise les propositions européennes. Décidée en dépit des mises en garde russes, l’indépendance accordée aux Kosovars crée un précédent qui ne manquera pas d’être invoqué dans d’autres régions du monde (7). Indépendamment même des positions de Moscou, comment imaginer qu’Ossètes du Sud, Abkhazes ou Arméniens du Haut-Karabakh ne s’y réfèrent pas ?

L’affirmation selon laquelle le Kosovo serait un exemple absolument unique apparaît peu convaincante. Les textes signés dans le cadre de la politique européenne de voisinage (PEV) manquent eux-mêmes singulièrement de cohérence. Si les plans d’action (8) conclus avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan mettent bien en avant, comme valeur fondamentale (point 4.2), l’intégrité des territoires, celui qui concerne l’Arménie (point 1) insiste au contraire sur l’autodétermination des peuples, manifestation évidente des hésitations des Vingt-Sept dans la question délicate des conflits sud-caucasiens.

Dès 2006, le haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union, M. Javier Solana, rappelait, à propos des peuples d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud : « Ils doivent avoir envie de continuer à rester en Géorgie et, pour cela, la Géorgie doit travailler à ce qu’il en soit ainsi. » L’action armée de Tbilissi contre Tskhinvali n’a pu qu’éloigner les perspectives d’une réintégration rapide de l’Ossétie du Sud sous la tutelle géorgienne et complique encore la médiation européenne. Négociation d’autant plus difficile que la situation sur le terrain a changé : selon les renseignements encore partiels recueillis par la presse, les combats d’août ont totalement vidé les villages géorgiens situés en amont de Tskhinvali, modifiant profondément l’équilibre des forces au niveau local (9).

Le 9 août 2008, lors de son passage à Vladikavkaz, capitale de l’Ossétie du Nord, M. Poutine, s’appuyant sur des chiffres invérifiables de victimes civiles à Tskhinvali (près de deux mille morts, affirme-t-il), parle d’un « génocide » intenté contre les Ossètes, qualificatif certainement impropre en dépit de la brutalité des bombardements. Il déclare : « Le président Saakachvili a porté un coup mortel à l’intégrité territoriale de la Géorgie  (10). » C’est là une menace explicite de soutien à une indépendance des deux régions séparatistes.

On peut cependant douter qu’il soit dans l’intérêt de Moscou de pousser cette solution jusqu’à son terme. Une telle issue serait vécue comme un drame absolu par les Géorgiens, obérant toute possibilité de normalisation des relations entre les deux pays. Elle pourrait, de surcroît, déstabiliser définitivement l’ensemble du Caucase, avec d’inévitables répercussions en Russie même, dans les petites républiques au nord de la chaîne, du Daghestan à la Karatchaevo-Tcherkessie.

En outre, il n’existe aujourd’hui en Géorgie aucune force politique favorable à un retour de ce pays sous la tutelle russe. Dans ce contexte, seuls les Européens peuvent proposer une solution politique qui assurerait une réelle indépendance de la Géorgie dans ses frontières internationalement reconnues. Plusieurs propositions ont été faites en ce sens, comme celle d’un statut d’Etat neutre et démilitarisé dans le cadre de la PEV, qui la sortirait de l’impasse dans laquelle l’a plongée la stratégie américaine de confrontation.

* Professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), auteur de La Nouvelle Russie, nouvelle édition, Armand Colin, Paris, 2007.

(1) Sur l’ancienneté de ces relations, niée par certains nationalistes géorgiens, lire Georges Charachidzé, Prométhée ou le Caucase, Flammarion, Paris, 1986.

(2) Gamsakhourdia a prononcé la dissolution de la région autonome d’Ossétie du Sud le 11 décembre 1990.

(3) Lire Karel Bartak, « Moscou dans le bourbier caucasien », Le Monde diplomatique, avril 1993.

(4) caucaz.com, 1er septembre 2006.

(5) Lire Florence Mardirossian, « Géorgie-Russie, les enjeux de la crise», La valise diplomatique, 15 août 2008.

(6) Discours de Vladimir Poutine prononcé le 10 février à la conférence de Munich sur la sécurité,      http://www.alterinfo.net, 13 février 2007.

(7) Lire Jean-Arnault Dérens, « La boîte de Pandore des frontières balkaniques », Le Monde diplomatique, janvier 2008.

(8) On les trouve sur le site de la PEV : http://ec.europa.eu/world/enp/index…

(9) Interviews de réfugiés géorgiens, Le Monde, 12 août 2008.

(10) Le Monde, 10-11 août 2008.

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