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Ararat : la quête de l’arche 3 août 2006

Posted by Acturca in Books / Livres, Caucasus / Caucase, History / Histoire, Religion, Russia / Russie, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France), 02.08.06

Charlie Buffet

Aujourd’hui, on dirait que le docteur Friedrich Wilhelm von Parrot était alpiniste, mais il est mort trente ans avant que le terme fasse son apparition (1875), et l’on ne peut donc pas savoir quel nom il mettait sur cette mauvaise habitude qui consiste à grimper sur des montagnes jusqu’à ce que mort s’ensuive. On connaît par contre son alibi : la science.
Fils d’un brillant physicien et théologien allemand qui avait rejoint la cour du tsar Alexandre Ier, Friedrich Parrot ne se serait pas autorisé à gravir une montagne sans un objectif savant. Spécialiste du « nivellement », il ne se séparait jamais d’un fragile baromètre qui lui permettait de mesurer avec précision l’altitude. Il était ainsi parti explorer et cartographier le Caucase en 1811, à l’âge de 20 ans. Sous le sommet du mont Kasbek (5 047 m), il avait été arrêté par une tempête de neige. Dans une éclaircie, il avait vu, « très loin vers le sud, un pic très haut et solitaire – très certainement la couronne argentée de l’Ararat ». La vision s’était imprimée dans son esprit, Parrot l’a raconté dans Voyage vers l’Ararat : à 20 ans, il espérait se dresser sur la montagne de la Genèse – au nom de la science, et malgré la croyance de ceux pour qui la présence de l’arche de Noé rendait le sommet inaccessible.

Les années suivantes, Parrot avait servi dans l’armée du tsar contre Napoléon et il était devenu professeur d’histoire naturelle et de philosophie à l’université impériale de Dorpat, aujourd’hui Tartu, en Estonie. L’espace d’un été, il avait traversé les Pyrénées de l’Atlantique à la Méditerranée, en s’arrêtant toutes les deux heures pour relever l’altitude. Le raid avait été accompli dans un délai tellement rapide, sept semaines, qu’on imagine que l’aspect sportif n’était pas secondaire… Alpinisme ? Edward Peck, qui consacre à Parrot un bel article dans The Alpine Journal, commente : « Il vivait avant qu’il devienne à la mode de laisser la joie d’être en montagne supplanter les exigences méticuleuses de la science. »

Au début de 1829, l’occasion de sa vie se présente enfin. Le tsar Nicolas Ier, quatre ans après son accession au trône, vient d’affronter les Turcs et de s’assurer le contrôle du mont Ararat, que la Russie disputait jusqu’alors aux Empires ottoman et perse. Friedrich Parrot quitte Dorpat, traverse la Russie occidentale de la Baltique au Caucase à travers la plaine du Don et la steppe kalmouke. Au début de l’automne, après un mois et demi de quarantaine aux portes d’Erevan à cause d’une épidémie de peste, Parrot est accueilli dans le monastère d’Etchmiadzine par le patriarche de l’Eglise arménienne. Grâce aux relations privilégiées de son père avec le tsar, il a pu financer une

véritable expédition qui comprend, outre un attaché militaire, quatre scientifiques : un minéralogiste, un astronome, et deux étudiants en médecine. Un jeune diacre, Katchadour Abovian, est embauché comme interprète. Il explique le sens des deux reliques en bois qui leur sont présentées : l’une serait un morceau de la lance d’un soldat romain présent lors de la crucifixion du Christ, l’autre un fragment de l’arche de Noé. Selon la légende, cette dernière aurait été ramenée par un moine parti mille ans plus tôt vers le sommet du mont Ararat. Le moine s’étant endormi, un ange lui serait apparu pendant son sommeil pour lui remettre la pièce de bois et lui expliquer que sa dévotion les avait libérés, lui et ses semblables, de la nécessité de gravir le mont Ararat. Depuis ce jour, les Arméniens considèrent le sommet sacré comme inaccessible.

Parrot et ses compagnons se dirigent néanmoins vers le versant nord-ouest de la montagne et franchissent le fleuve Aras – qui marquera longtemps l’hermétique frontière de l’empire soviétique. Ils établissent leur camp de base à 2 400 mètres d’altitude, non loin du monastère de Saint-Jacob (détruit en 1840 par un séisme), à l’endroit même où le prophète Noé est réputé avoir planté la première vigne pour rendre grâce à son Dieu en descendant sain et sauf du sommet après le Déluge.

Une première tentative les conduit, après une nuit glaciale où l’on s’emmitoufle dans l’épais papier buvard prévu pour les herbiers, jusqu’à l’altitude de 4 700 mètres. Les crampons n’existent pas. A la descente sur la neige dure, Parrot se laisse déséquilibrer par son compagnon. La glissade sur plusieurs dizaines de mètres s’achève sur les rochers. Les deux hommes sont indemnes, mais le baromètre est brisé. On décide, compte tenu de la superstition entourant le sommet, qu’aucun membre arménien de l’expédition n’aura connaissance de la chute.

Parrot n’étant pas du genre à s’avouer vaincu, le baromètre est réparé et un second assaut s’organise. Il y aura cette fois une lourde croix de bois (la plus grande des deux poutres fait 3,50 mètres de long et 15 centimètres de section), pourvue d’une plaque de plomb, offerte à Nicolas Ier par le comte Paskevitch d’Erevan, qui vient d’acheter pour le tsar les terres entourant le mont Ararat. La croix est bénie par l’archimandrite, et ses deux branches sont chargées sur une paire de boeufs. Trois soldats russes et quatre paysans arméniens sont enrôlés et tirent la croix avec des cordes une fois que les bêtes ont déclaré forfait. La procession s’arrête au pied d’une pyramide de neige où, écrit Parrot, « aucun être humain ne s’est jamais dressé depuis le temps de Noé ». Le baromètre indique une altitude de 4 900 mètres. La croix est érigée et la descente décidée, deuxième échec. Pendant une semaine, tandis que le mauvais temps règne sur le mont Ararat, on se remet des fatigues au monastère de Saint-Jacob, avec force truites saumonées et sangliers sauvages chassés par les cosaques.

Enfin, le temps s’éclaircit, un groupe de dix personnes se met en route pour la troisième tentative. On a fait fabriquer une croix plus légère, plus petite qu’un homme et de 5 centimètres de section seulement. Le temps est doux, il neige, tous les Arméniens jeûnent, certains rebroussent chemin. Le lendemain, 9 octobre 1829 à 15 h 15, ils sont six à se dresser au sommet, à 5 165 mètres d’altitude. Parrot jubile : « Ces glaces éternelles dont aucune pierre, aucun rocher ne brise l’unité, c’est l’austère tête argentée du vieil Ararat. » L’instant est solennel. Abovian, l’interprète, qui a fait toute l’ascension le ventre vide et vêtu de sa robe d’ecclésiastique, a pris l’initiative de planter la croix de telle sorte que l’astronome Federov, resté au monastère, peut effectuer un relevé de l’altitude (il se trompe de 80 mètres). Le soldat Chalpanov, du 41e régiment de chasseurs, porte son grand uniforme et ses décorations sous sa cape. Le groupe boit à la santé du patriarche Noé. Le lendemain, on tire les fusées de la victoire depuis le monastère. Certes, il n’y a aucune trace de l’arche sur la cime, mais Parrot laisse une porte ouverte : elle a pu reposer entre les deux sommets de la montagne ou être ensevelie sous la glace.

Si les faits sont têtus, la foi peut l’être plus encore. L’ascension a été observée depuis le bas, et elle a six témoins. Mais, bientôt, le journal de Tiflis qui a publié le récit de Parrot se fait l’écho de rumeurs. On y affirme (après tout, on le fait depuis un millénaire), que gravir la montagne sacrée est impossible. Indigné, Parrot demande à tous ses compagnons de témoigner sous serment. Les deux soldats s’exécutent sans broncher, mais les paysans arméniens, illettrés, effectuent leur déposition avec l’aide d’un prêtre. Elle est rédigée de manière à installer la confusion entre les deux croix et à laisser entendre que « la raideur de la pente, entièrement en glace vive », a empêché le groupe de parvenir au sommet. Un autre villageois, qui n’a pas participé à la tentative décisive, affirme sous serment que « l’ascension est impossible à cause du froid qui empêche de respirer », tandis que « les pentes de glace vive s’élèvent comme des murs ».
Le jeune diacre Katchadour Abovian, quant à lui, a probablement témoigné de vive voix en faveur du scientifique allemand. Parrot, en effet, l’a parrainé pour qu’il vienne étudier à ses côtés à Dorpat. Il y a vécu plusieurs années, s’imprégnant de culture russe, avant de revenir à Tbilissi pour enseigner. Choqué par la mainmise russe sur son pays à partir de 1840, il a pris la plume. Avec son roman Les Blessures de l’Arménie, il est considéré comme l’un des pères de la littérature arménienne moderne.

Il est une chose que Friedrich Parrot avait bien comprise, c’est ce que sa « non-découverte » au sommet avait d’insupportable : « Tous les Arméniens sont fermement convaincus que l’arche de Noé reste à ce jour au sommet d’Ararat », écrira-t-il. Et il comprenait ainsi l’interdiction faite à quiconque de s’en approcher. Il fallait que la croyance puisse survivre.

Le mont Ararat, berceau de l’arche de Noé : l’image est trop belle pour se laisser détrôner par un simple constat de visu. En été, ses neiges éternelles vibrant dans l’air brûlant de la plaine rappellent qu’il tutoie les couches froides de l’atmosphère, celles où nous plaçons volontiers nos dieux. Tel le zouave du pont de l’Alma révélant les crues de la Seine, il témoigne de la hauteur du Déluge, auquel Noé, sa famille (donc nous) et quelques espèces choisies survécurent il y a quatre mille à cinq mille ans.

C’est un cône parfait, borne-frontière Orient-Occident sur la route des Indes, veillant, au-delà du jeune Euphrate, sur la Mésopotamie et les origines de la civilisation. Ses courbes de niveau dessinent sur la carte des cercles concentriques, comme la pierre plongée dans l’eau, comme le souvenir de troubles anciens ou l’annonce de ceux à venir : emblème arménien amarré en territoire turc, le volcan endormi n’est paisible qu’en apparence. Pleuré par l’Arménie au nord, le mont Ararat domine au sud des ruines d’églises et des villages kurdes où patrouillent des soldats turcs à cran. L’ascension n’est autorisée qu’épisodiquement, depuis 1982, et un guide turc publié dans les années 1990 annonçait la couleur : « Notez catégoriquement que seule la route sud est autorisée. Les cordées s’éloignant vers d’autres voies s’exposent aux tirs sans sommation des patrouilles militaires. » Dogubayazit, l’éphémère station alpine du mont Ararat, au sud, a vu toutes ses agences de trek fermer boutique après dix ans d’interdiction totale. Trop facile pour attirer beaucoup d’alpinistes, le mont Ararat est à l’épicentre d’une région trop instable pour être investie par les tours-opérateurs. Mais il est d’autres touristes qui suffiraient presque à lui assurer un fonds de roulement : la confrérie des chercheurs de l’arche perdue.

Pour certains chrétiens, en effet, retrouver l’arche est devenu une obsession. (Les juifs n’y songent pas et les musulmans imaginent plutôt que l’arche de Nuh, l’un des cinq principaux prophètes de l’islam, s’est échouée sur le mont Djudi, près de Mossoul – sourate 11). Depuis qu’en 1916 un aviateur russe a repéré une forme de coque près du sommet, on a beaucoup scruté la calotte glaciaire, bien rétrécie ces dernières années. Un alpiniste espagnol a trouvé une pièce de bois dans une crevasse en 1952 ; l’astronaute américain James Irwin a cru à l’impossible, puisqu’il avait marché sur la Lune, mais ses deux expéditions de recherche, dans les années 1980, n’ont eu aucun succès. Un aventurier anglais a réussi à attirer des touristes crédules vers une formation rocheuse naturelle au sud de la montagne qui ressemblait vaguement à un bateau fossilisé. En 2004, un homme d’affaires d’Honolulu, Daniel McGivern, a acheté des images satellites du sommet et annoncé qu’il était prêt à mettre 1 million de dollars dans un projet d’expédition pour explorer l' »anomalie d’Ararat », une tache sombre sous la glace près du sommet – qui s’est révélée être une simple tache de glace sombre. A eux tous, ils n’auront pas démontré grand-chose, sinon peut-être que la science ne peut rien pour la religion.

En 1877, James Bryce a réussi en solitaire la troisième ascension du mont Ararat. Il a ramené du sommet un fragment de poutre en bois qui, dans ses mains, n’était autre qu’un vestige de l’arche de Noé. Selon toute probabilité, il provenait d’une des deux croix montées un demi-siècle plus tôt par l’expédition de Friedrich Parrot.

A lire : La Genèse. Où est la terre des promesses ? d’Annemarie Schwarzenbach (Payot/Voyageurs), pour la beauté désenchantée des descriptions.

Commentaires»

1. thoma - 30 avril 2009

Magnifique article mais…. on n’en sait pas plus! Le mystère qui entourne cette énigme est vraiment passionant.

2. gaga - 9 janvier 2008

je fais un exposer sur l’ arche de Noe :le deluge .

Si vous avez des informations a me transmettre faite un message au site.
merci

3. tina - 15 décembre 2007

l’arche de Noé fait parti d’une croyance aussi bien chez les Juifs que chez les Chrétiens,bien que ce »récit » du Déluge se trouve dans « Le Premier Testament »que cela soit « vrai ou faux »on ne peut pas en faire »un cannular »ça revient au même,pour les croyants qui selon eux Dieu a créé la Terre en 6jours et le 7e jour doit être »celui du repos ».La »légende »serait attribuée à un conte qui remonte à + 2500 av J.C,qui croire??,toujours est-il le mont Ararat aurait « l’illusion »d’avoir l’Arche de Noé sur une de ses pentes??? cette montagne sacrée pour les Arméniens et un enjeu politique pour les Turcs qui ces derniers interdisent de grimper….du coté »ou se trouverait….l’Arche »bizarre,de nos jours,selon »l’armée »cela serait…une anormalie dûe à la neige,enfin de compte »on ne sait pas »une légende ou une anormalie??mais les croyants ont une foi inébranlable dans »ce récit »,dont,chacun est libre de croire en telle ou telle chose,à condition que ça devient pas « pouvoir et argent « je suis athée et,pourtant,j’ai lu « le Déluge »et j’ai aimé la manière dont est ecrit »cette légende »,cordialement

4. Sébastien - 20 mars 2007

Bonjour,

Je suis en train de lire un roman passionant de Tim Powers sur le sujet et votre article, qui m’a beaucoup appris, est fascinant à cet égard. Cette région du monde et ses habitants ne m’ont jamais fait rêvé, synonyme qu’ils étaient dans mon esprit aux actualités catastrophiques depuis 1 siècle, jusqu’à ce livre et votre article (via Wikipedia).

Merci, et merci pour eux.

5. Barulaïre - 26 février 2007

Bonjour, je ne connaissais pas l’histoire de cette première ascension et suis ravie de ces informations. Je me suis permis de mettre cette page en lien sur mon blog pour mon petit article sur le Mont Ararat.
Je vais la lire la suite de vos articles si intéressants.
Cordialement


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