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La nouvelle religion des patrons turcs 29 mai 2006

Posted by Acturca in Economy / Economie, Religion, Turkey / Turquie.
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Le Figaro

Mercredi 24 mai 2006

En Anatolie, une nouvelle génération d’hommes d’affaires a fait de la ville de Kayseri un centre industriel florissant, en se référant aux valeurs de l’islam. Pour eux, «un musulman a le devoir d’être riche, afin de servir sa communauté». Cette philosophie nourrit une nouvelle association patronale, la Müsiad.

Kayseri désormais considérée comme le laboratoire d’une Turquie à la fois musulmane et libérale. Reportage. Page 20

Le Figaro, no. 19223
Le Figaro Économie, mercredi 24 mai 2006, p. 20

« L’islam devient un instrument de modernisation économique »

Jeanne Lhoste

Professeur de sciences politiques à l’université de Salt Lake City (Etats-Unis), Hakan Yakuz explique comment le succès de certains entrepreneurs musulmans les pousse à adapter l’islam.

Le Figaro. – Qu’entendez-vous par la « silencieuse Révolution islamique » à l’oeuvre en Turquie et que vous comparez à la Réforme protestante ?

Hakan Yakuz. – On assiste à ce que j’appellerais une « protestanisation » de la Turquie. Une classe sociale acquise au capital a émergé ces vingt dernières années à Kayseri comme dans d’autres villes d’Anatolie. Cette nouvelle bourgeoisie, qui est le produit de la politique de libéralisation conduite par le premier ministre Turgut Özal dans les années 80, aspire à la richesse sans pour autant abandonner sa foi. Pour être acceptable, cette prospérité doit donc comporter des valeurs morales très fortes. Il a fallu moderniser la religion pour rendre compatible les intérêts matériels de cette bourgeoisie avec son identité musulmane.

Du coup, l’islam ne peut plus se cantonner au spirituel, il devient un instrument au service de la modernisation économique et politique. Il existe néanmoins une différence de taille avec le protestantisme. Si des théoriciens, comme Max Weber, ont considéré que le protestantisme était à l’origine du capitalisme, en Anatolie le rapport de cause à effet est inversé : c’est le capitalisme qui a transformé l’islam.

Face à la vitalité économique d’une ville comme Kayseri, l’idée habituelle qu’islam et business ne font pas bon ménage ne tient plus…

Effectivement, l’islam traditionnel assimile l’économie à une activité d’autosuffisance, fondée sur des commerces à structure familiale, avec un Etat protecteur chapeautant le tout. Les entrepreneurs anatoliens sont totalement sortis de ce schéma. Ils ont en quelque sorte professionnalisé les affaires.

Beaucoup sont d’ailleurs tournés vers l’exportation. Ces hommes d’affaires se sont approprié les instruments économiques modernes, comme les institutions financières. Les banques pratiquant le prêt islamique, comme Albaraka Finans ou Asya Finans, sont désormais implantées dans toute l’Anatolie. La plupart de ces établissements financiers sont détenus par les confréries religieuses.

Les mouvements soufis jouent-ils un rôle majeur dans ces changements ?

Tout à fait. Le soufisme est très répandu en Anatolie. Le mouvement Nur par exemple compte aujourd’hui 5 millions d’adeptes dans tout le pays. Nursi, leur maître à penser, recommandait de se rendre en Europe pour acquérir le savoir qui leur faisait défaut. Toutes ces confréries prônent l’acquisition de la technologie et de la science au service de la religion.

Le soufisme anatolien professe une philosophie universaliste : cette conception globale du monde, création de Dieu, se traduit par une vision libérale sur le plan économique. Il apparaît naturel de promouvoir les relations avec les autres pays, de développer des échanges monétaires et de savoir-faire, d’établir des réseaux transnationaux. La très forte influence du soufisme explique que 80 % de la bourgeoisie anatolienne souhaite l’intégration de la Turquie à l’Union européenne.

Le Figaro, no. 19223
Le Figaro Économie, mercredi 24 mai 2006, p. 20

Müsiad, le cercle patronal qui monte

Jeanne Lhoste

Face à la Tüsiad, équivalent turc du Medef, la Müsiad réunit des chefs d’entreprise libéraux sur le plan économique, mais conservateurs sur le plan des moeurs et de la religion.

Ce n’est pas un hasard si la première section de la Müsiad en Turquie a vu le jour à Kayseri, en Anatolie. Le « M » du sigle de cette petite organisation patronale signifie officiellement indépendant (müstakil), mais il renvoie également à musulman. Cette petite organisation patronale, qui représente 7 000 sociétés en Turquie, réunit pour l’essentiel, des PME industrielles d’Anatolie. Elle compte aussi quelques mastodontes, comme Ülker le géant de l’agroalimentaire ou Kombassan, puissant conglomérat implanté dans le fief islamiste de Konya.

Pragmatisme

Ses membres font du business au nom d’Allah, tout en prônant un conservatisme des moeurs, résumé dans le slogan « High technology, high morality ». Pro-européenne et libérale, la Müsiad professe une théorie selon laquelle l’islam soutient le libre marché, qu’elle a résumé dans un petit ouvrage intitulé Homo islamicus. Les activités doivent cependant être islamo-compatibles : pas d’investissements dans le jeu ou la pornographie, priorité aux prêts islamiques et aux activités charitables…

Mais confronté à la concurrence, Mahmut Cingillioglu, vice-président de la Müsiad à Kayseri, s’est accommodé de quelques arrangements avec la religion. Pour financer son nouvel entrepôt, il n’a pas eu recours à un prêt islamique : « J’ai pris la banque avec le meilleur taux. Pour se développer, il faut savoir se moderniser. »

Le poids de la Müsiad est limité face à la Tüsiad, le Medef turc, qui regroupe les plus grandes entreprises du pays. Mais son influence ne cesse d’augmenter.

Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, assiste à son assemblée annuelle et le ministre de l’Economie emmène systématiquement une délégation dans ses déplacements à l’étranger.

Le Figaro, no. 19223
Le Figaro Économie, mercredi 24 mai 2006, p. 20

Le succès des « calvinistes islamiques » de Kayseri

Jeanne Lhoste

Turquie Une nouvelle génération d’hommes d’affaires a fait de cette ville anatolienne un centre industriel florissant, laboratoire d’une nation à la fois musulmane et libérale.

Une jolie blonde moulée dans un jean pose nombril à l’air sur la couverture du catalogue de la dernière collection de « Keepout ». Cette société turque spécialisée dans le prêt-à-porter pour adolescents est dirigée par Celal Hasnalçaci, un homme pieux qui a déjà effectué quatre pèlerinages à La Mecque.

Entre la moue charmeuse de son modèle et ses convictions religieuses, comme le port du foulard pour les femmes, il ne voit « aucune contradiction » : « Il faut bien s’adapter à la mode et aux désirs de la clientèle. » Pour ce patron de 52 ans à la tête d’une entreprise qui confectionne 2 000 vêtements par jour, foi et affaires sont non seulement indissociables mais « un musulman a le devoir d’être riche, explique-t-il chaleureusement, afin de servir sa communauté ».

Celal Hasnalçaci partage ce credo avec les autres hommes d’affaires de la ville de Kayseri, située en plein coeur de l’Anatolie. Convertis aux règles du marché et fidèles à la mosquée, ces businessmen ont fait émerger une pratique de l’Islam compatible avec le monde moderne. Ils symbolisent une Turquie musulmane et libérale, promue par le gouvernement AKP. Pour eux, le travail est érigé au rang de devoir religieux. Une pratique ascétique des affaires qui leur vaut d’être comparés aux protestants.

Les leçons de Max Weber

En moins de vingt ans, ces entrepreneurs anatoliens ont transformé une cité commerçante assoupie à l’ombre des neiges éternelles du volcan Erciyes en centre industriel prospère. Troisième zone industrielle du pays, capitale du meuble de la Turquie, centre de production de 1 % du tissu denim mondial… La ville a postulé pour entrer dans le « Guinness book des records » en lançant en même temps la construction de 139 usines. Kayseri et ses 600 000 habitants vivent au rythme de ces entreprises florissantes. En toute discrétion. Les strictes avenues quadrillant l’agglomération, les façades grises des immeubles : rien ne laisse deviner une telle prospérité. A Kayseri, les 4 x 4 rutilants adorés des nouveaux riches turcs sont encore plus rares que l’alcool dans les restaurants. L’austérité est la règle. « Nous ne jetons pas l’argent par les fenêtres, nous ne gaspillons rien et réinvestissons tout, voilà la mentalité d’ici », résume Celal Hasnalçaci. Une ligne de conduite toute protestante

Sukru Karatepe, l’ancien maire de Kayseri, revendique cette comparaison. Ce professeur de droit explique que pour comprendre ses administrés, il faut lire l’essai de Max Weber, « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ». Le think-tank allemand European Stability Initiative (ESI), a également ausculté les transformations à l’oeuvre à Kayseri. Dans un rapport intitulé « Les Calvinistes islamiques » (1), ce cercle de réflexion souligne que « la plupart des hommes d’affaires de Kayseri attribuent leur succès économique à leur « éthique protestante de travail ». Ce parallélisme a déclenché des débats enflammés dans les médias turcs. Les fondamentalistes y ont vu une tentative subversive de christianisation des musulmans, une volonté sacrilège de substituer Jésus-Christ à Mahomet. « Les laïcs nationalistes l’ont pris pour une attaque contre la république d’Atatürk, qui a prôné l’abandon de l’islam pour rentrer dans la modernité », explique Erkut Emcioglu, chercheur à l’ESI.

Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a tranché en déclarant que la comparaison était « tout à fait juste ».

A Kayseri, la religion est au service du travail. Le Coran fait office de manuel du parfait petit entrepreneur. Même le fils du mufti (autorité religieuse) s’est lancé dans le business. « Mon père m’a encouragé dans cette voie pour participer au développement de la région », se souvient Tahir Nursaçan, directeur de Milkay. Son groupe, spécialisé dans le feutre industriel, réalise un chiffre d’affaires annuel de 80 millions d’euros. Dans une usine, il a aménagé une salle de prières ornée d’arabesques bleues. Agenouillé, un ouvrier prie à l’écart de la rumeur des machines. Des pancartes suspendues dans les ateliers édictent les commandements de Milkay : « La qualité c’est accomplir sa tâche correctement du premier coup », « Il faut aimer son travail ». Pour Tahir Nursaçan, « l’ennemi de la religion n’est pas la production mais la fainéantise ».

Laboratoire de l’AKP

Dans la poussière de la zone industrielle, le dôme d’une mosquée rutilante apparaît sous le soleil. Un don des hommes d’affaires. Des bus y conduisent des milliers d’ouvriers à la grande prière du vendredi. Le petit bourg d’Hacilar est le berceau de la révolution économique de Kayseri. Il ne faut pas se fier à ses humbles maisons de pierre. Neuf de ses entreprises se sont hissées parmi les 500 plus importantes de Turquie. « Mahomet était commerçant, raconte avec bonhomie Ahmet Herdem, le maire d’Hacilar. Il est tout naturel que les familles d’ici fassent des affaires. » Les plus fortunées financent l’Association d’entraide d’Hacilar dont le budget annuel de 800 000 euros équivaut à un tiers de celui de la municipalité. L’Islam commande en effet de reverser 2,5 % de ses revenus à des oeuvres charitables. Modernisation de la clinique, aide aux mariages, constructions de logements pour l’imam et les instituteurs… « Et 80 % des fonds partent dans le financement des études supérieures de 700 de nos filles et garçons d’origine modeste, insiste avec fierté Ahmet Herdem, également vice-président de cette association. Nous ne demandons rien à l’Etat et ne comptons que sur nous-mêmes. »

Kayseri ne réclame rien à l’Etat turc mais entretient des liens étroits avec le gouvernement. L’AKP a raflé 70 % des voix aux dernières élections municipales et Abdullah Gül, ardent défenseur d’une Turquie européenne, est originaire de Kayseri. Après avoir réformé le fonctionnement de la municipalité en sous-traitant les services et en réduisant le nombre de fonctionnaires, l’ancien maire de Kayseri prodigue aujourd’hui ses recettes auprès du premier ministre Recep Tayyip Erdogan à Ankara, en qualité de conseiller à la réforme de l’administration locale. A l’échelle du pays, la formation au pouvoir mène une politique comparable de désengagement de l’Etat. Libérale dans les affaires et conservatrices dans les moeurs, Kayseri fonctionne comme un laboratoire de l’AKP. Le modèle miniature de la Turquie idéale selon le gouvernement.

(1) Consultable en français sur www.esiweb.org

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