jump to navigation

Islam: la réforme radicale 10 avril 2006

Posted by Acturca in Religion.
trackback

Le Temps (Suisse)                                                                                                                     Türkçe

3 avril 2006

Tariq Ramadan, chercheur à Oxford, plaide pour l’intégration de la modernité dans l’islam

Cela fait des décennies que l’on parle de réforme dans le monde musulman. Les débats sont intenses et les affrontements intellectuels nombreux entre les tenants de «la nécessaire réforme» destinée à libérer l’esprit musulman et ceux qui s’y opposent parce qu’elle cacherait soit une trahison des principes de l’islam soit une dangereuse occidentalisation. Les musulmans à travers le monde peinent à trouver des réponses adéquates aux défis contemporains: les crises (religieuse, identitaire, scientifique, politique ou économique) qu’ils traversent sont profondes et un réveil s’impose mais les divergences quant aux moyens et aux finalités de cet engagement sont inextricables.

Le concept qui revient le plus souvent dans les débats est celui d’«ijtihâd», signifiant «la lecture critique des textes de référence» (Coran et tradition prophétique), et qui doit permettre de promouvoir une approche historique et contextualisée des textes révélés en même temps qu’il invite la rationalité humaine à plus de créativité dans l’élaboration de réponses aux problèmes de notre temps. Le concept est omniprésent dans la littérature musulmane contemporaine, et pourtant rien ne semble véritablement évoluer: les crises demeurent, voire s’amplifient, et l’intelligence musulmane est en panne dans des domaines aussi essentiels que l’éducation, les sciences, la démocratisation, le respect des droits fondamentaux dont ceux des femmes, la violence, etc. […]

Les savants musulmans (‘ulamâ’) des différentes tendances de l’islam ne sont pas d’accord sur les différentes définitions et interprétations des concepts clefs de la terminologie islamique. Pour les littéralistes et les traditionalistes, la «sharî’a» est un corps de lois qui forment un univers de référence clos et atemporel qui s’oppose à toute adaptation, à toute évolution et à toute lecture prenant en compte l’histoire. La tradition réformiste, au contraire, a très tôt défini le concept de sharî’a comme «la voie de la fidélité aux principes de l’islam» au coeur de laquelle les domaines du dogme et de la pratique (al-‘aqîda, al-‘ibadât) sont distincts du domaine des affaires sociales et des relations interpersonnelles (al-mu’âmalât): les prescriptions sont immuables dans les deux premiers, alors que les textes offrent une large marge de manoeuvre à la rationalité humaine dans le second. La tendance réformiste est présente dans les sociétés et les communautés musulmanes: les appels à l’ijtihâd sont permanents, mais les résultats de ce dernier siècle sont peu probants.

L’une des raisons majeures de cet état de fait tient sans doute aux déficits dans les fondements de l’approche réformiste elle-même. On étudie depuis des décades des productions de ‘ulamâ’ qui travaillent de façon approfondie sur les textes, proposent de nouvelles interprétations et tentent ainsi d’apporter de nouvelles réponses. La contribution de ces savants du droit et de la jurisprudence musulmane (fuqahâ’) est phénoménale et nul ne peut en ignorer l’importance. Questionnés par le réel, interpellés par la nature des nouveaux défis (scientifiques, sociaux, économiques, etc.), les fuqahâ’ tentent d’offrir des réponses adaptées à leur époque: néanmoins, la nature même de leur travail exclusivement orientée sur les textes les met dans une position de perpétuel suivisme. Le monde avance, ils le suivent. Réformer la compréhension des textes consiste donc uniquement pour eux à s’adapter aux nouvelles réalités de l’époque […]. Ce sont des spécialistes des textes révélés qui discutent du monde sans avoir toujours une compréhension profonde de la complexité des domaines sur lesquels leur jugement se porte. Ils s’expriment avec autorité sur les domaines de l’économie, des sciences exactes ou humaines sans maîtriser les savoirs et les savoir-faire nécessaires non seulement au fait de s’adapter au monde, mais surtout à le transformer à la lumière des exigences de l’éthique (respect de l’intégrité de la personne, justice sociale, égalité, etc.). Les savants et les penseurs musulmans contemporains ne représentent une force de proposition dans aucun de ces domaines.

Il s’agit d’une profonde crise d’autorité. Le chaos règne quant à savoir qui parmi les ‘ulamâ’ est légitimé à se prononcer: les avis de ces derniers sont souvent contradictoires et personne ne sait très bien à qui se référer. Au surplus, les ‘ulamâ’ sont jaloux de leur autorité dans les domaines de l’élaboration de la norme et des opinions juridiques (fatwâ) et ils ressentent souvent comme une intrusion dangereuse le questionnement ou la participation des spécialistes des sciences dites «profanes» dans l’élaboration de la jurisprudence musulmane contemporaine. […]

La réforme radicale dont nous avons besoin se situe à ce niveau. Il s’agit de déplacer le centre de gravité du pouvoir et de l’autorité des ‘ulamâ’ au coeur des fondements du droit et de la jurisprudence islamique (usûl al-fiqh). En effet, les textes ne sont pas les seules références normatives du droit musulman mais l’univers – le livre du monde selon l’expression d’al-Ghazâlî – est une source qu’il faut placer au même niveau que les textes. Les savants et experts, spécialistes des sciences expérimentales (physique, biologie, psychologie, médecine, etc.), des sciences exactes ou des sciences humaines (philosophie, sociologie, économie, etc.) doivent pouvoir contribuer à l’élaboration de l’éthique musulmane contemporaine. Maîtrisant les différents domaines de la connaissance contemporaine, ils sont mieux à même d’orienter la réflexion des ‘ulamâ’ et de produire une réforme de transformation par l’éthique plutôt que d’adaptation par la nécessité (comme c’est le cas aujourd’hui) […] Il s’agit d’établir des espaces d’un ijtihâd concerté qui, à différents niveaux (des questions globales aux réalités nationales), réconcilient les musulmans ordinaires avec leurs références en leur restituant une parole, une compétence, une autorité. Les chantiers sont immenses: la promotion de l’esprit critique et la réforme de l’éducation; l’élaboration d’une éthique musulmane en matière de sciences; la proposition d’alternatives en matière économique (globale autant que locale); la transformation radicale du statut des femmes dans les sociétés et communautés musulmanes; la démocratisation, la formation de la société civile autant que la gestion de la violence et du rapport à autrui, etc. […]

Avec les ‘ulamâ’ des textes (an-nusûs) nous avons besoin de ‘ulamâ’ du contexte et de l’environnement (al-wâqi’) capables de concrétiser un processus de réforme qui offre aux musulmans la possibilité de devenir une force de proposition pour transformer le monde. Le rôle de l’Occident et de ses intellectuels est ici majeur: par leurs questions, par leurs critiques constructives, par leur capacité à écouter la multiplicité des voix qui s’expriment parmi les musulmans (et non pas seulement celles qui apparemment leur plaisent), ils peuvent devenir les partenaires de cette révolution. […]

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :